Vendredi 3 juillet 2009 5 03 /07 /2009 18:41

         
         Suite à la plainte d'un Charles-Hubert Henri, choqué de voir son prénom bafoué dans ma nouvelle "Paris, la bourgeoise.", je présente officiellement mes excuses les plus sincères. Evidemment, toute ressemblance était fortuite, les Charles-Hubert Henri sont nos amis! Et je promets, à l'avenir, de changer de victime désignée   

          Amitiés.
          Annabelle Léna.

Par Annabelle Léna - Publié dans : Mon actualité
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Vendredi 19 juin 2009 5 19 /06 /2009 14:07

            

               La forêt enchantée m’accueillait évidemment à branches déployées. Comme par hasard, des oiseaux de paradis s’envolaient de toutes parts alors qu’à mes pieds farandolaient des bosquets de fleurs, en respectant le plus naturellement du monde les couleurs d’un arc en ciel étincelant. Tout était parfait mais je n’étais pas dupe. Soit disant un canard pouvait conduire une voiture de collection… Non. Cette perfection n’était pas réelle, du moins pas naturelle. C’était une perfection humaine, celle de l’homme ayant tout décidé, tout modelé, mis à genou les éléments. Ici les arbres étaient taillés en forme de carré ou de montgolfière mais cela n’étonnait apparemment personne…

 

            Disney Land Resort Paris ! C’est Aladin, un vieil ami à moi, qui m’avait trouvé une place chez ce géant américain. Après six mois de chômage technique monstrueux, relayés par un licenciement sec et froid, j’étais au bout du rouleau, tout juste l’ombre d’un homme. Je n’avais même plus la force de me rendre au pôle-emploi, dans ce hall sinistre, où stagnaient tous les gars de l’usine, et des bien plus qualifiés que moi encore… Bien sûr pour Baloo, un collègue de bureau d’Aladin, il en faut peu pour être heureux mais moi, faire la queue pour avoir ce qui n’existait plus par ici m’avait rendu dingue. C’était ainsi dans toute la région. La crise, le capitalisme qu’ils disaient. Un mot vague et anonyme. Nous n’avions pas pu nous battre contre cette entité abstraite, tout juste subir, baisser la nuque, toucher nos maigres indemnités. Les coups de gueule et de poings étaient restés dans nos ventres, s’en prenant à nos organes vitaux au lieu de sauter au visage de l’adversaire. Le capitalisme… Il était multinational apparemment. Nos usines avaient été délocalisées en Yougoslavie, nos ingénieurs recrutés en Allemagne, les Anglais s’étaient emparé des établissements bancaires, les asiatiques des technologies numériques... Alors je n’avais pas hésité une seconde lorsqu’Aladin me proposa de rejoindre son équipe.

           

        Je me déridais légèrement après quelques heures à traîner dans la forêt enchantée. Après tout, ce parc d’attraction avait sauvé ma vie, je devais me montrer un peu plus reconnaissant… Sauvé par un américain, quelle ironie !Mais c’était pourtant vrai, j’avais enfin du travail. Un à temps plein rien que pour moi ! Je me baladais dans chaque ruelle pour me familiariser avec ce monde où jamais personne ne serait SDF, aucune rue salie par des manifestations anti-Sarkosy. Mon contrat de travail était soudain un bouclier doré contre la misère. Finalement, je n’étais pas insensible à l’odeur enivrante du pop-corn qui faisait gargouiller mon ventre et je finis par m’attendrir de ces écureuils utilisant mes épaules comme d’un tremplin pour rejoindre leur cachette à noisettes. Plus rien ne pouvait m’atteindre, Pinocchio me l’avait assuré. La magie opérait et je ne m’étonnais plus de ces lampadaires en forme de parapluie…

« Oh Dingo ! C’est pas le moment de gambader ! On ouvre le parc dans cinq minutes, viens accueillir les visiteurs ! »

            Dingo, c’était moi. Je veux dire… Physiquement. Un énorme pyjama marron dans lequel je flottais, des gants monstrueusement disproportionnés et une énorme gueule de chien sur ma tête. La vie m’apparaissait dorénavant au travers d’un grillage finement tressé. Il m’avait fallu plusieurs heures pour apprendre à marcher avec ces pantoufles taille cinquante-deux mais elles me semblaient maintenant aussi légères que des bottes de sept lieues qui chaque jour m’emmèneraient loin, loin jusqu’au pays du travail, ce royaume oublié de la dignité sociale. Le Roi Lion attrapa ma main pour me conduire devant les grilles. Je prenais une dernière grande respiration. J’avais soudain un peu chaud aux pattes en répétant mes consignes : j’étais un gentil chien, qui plus est l’ami de Mickey ! Des millions d’enfants m’adoraient et pour rien au monde je n’aurais voulu décevoir ces petits êtres innocents, qui feront peut-être de demain un monde meilleur ! J’incarnais l’ami de tous, le rêve d’un pays merveilleux. Et puis, ce n’était pas si difficile après tout, je n’avais même pas à me forcer à sourire, Dingo le faisait pour moi. J’étais à l’abri derrière un masque de chien heureux. Le capitaine Crochet, mon supérieur hiérarchique, me voyant toujours immobile, me rappela à l’ordre :

« Dingo, la choré ! »

            La chorégraphie, oui ! C’est Blanche Neige qui me l’avait apprise. Sympa d’ailleurs Blanche Neige… Vite, je tapais des mains, des pieds, je me grattais le menton en dodelinant et je recommençais, les mains, les pieds, le menton… de plus en plus à l’aise, en parfaite osmose avec l’esprit de Dingo, un chien un peu fêlé tout de même pour se gratter le menton toute la journée ! Au loin les enfants hurlaient de rire et de joie, les flashs crépitaient de tous les côtés. J’étais la star : Dingo, un chien repu d’os à moelle du pays enchanté, le meilleur ami d’une souris, un chien qui danse toute la journée sans aucun souci. Haut dans le ciel des haut-parleurs magnifiaient l’espace d’une chanson d’amour « It’s a small world after all, It’s a small world after all… ». J’aurais pu vivre ainsi, heureux, pour des siècles et des siècles…

             Mais ils ouvrirent les barrières !


           
Tic et Tac, ces traîtres de rangers du risque, ouvrirent la porte à une horde de fourmis. A travers le grillage de mes yeux, j’aperçus soudain une invasion d’enfants se jeter sur moi, enfin sur lui, ce satané Dingo que j’avais envie de jeter loin, à des millions d’années lumières mais le monde est bien trop petit, je me tétanisais. Impuissant, je les voyais accourir telles de minuscules abeilles bourdonnant et grossissant à chaque mètre. Je mobilisais toutes mes forces pour ne pas sombrer dans la terreur d’être écrasé par cette marée humaine. Le grillage de mes yeux avaient été tressé le plus finement du monde pour brouiller la vision du danger mais je comprenais dorénavant toute l’horreur des contes de fées. Tic et Tac avaient ouvert la porte à mes vieux démons.

 

            Le premier a me heurter fut un allemand qui agrippa mes hanches violemment en aboyant des ordres de guerre. Tous voulaient m’attraper. Dingo, lui, souriait. Il souriait toujours de toute façon. Avec de la dynamite entre les fesses son masque n’aurait pas déchanté ! Des gouttes d’angoisse grosses comme des sucettes de Mickey inondaient mon front, mon costume collait soudain à ma peau, m’empêchant de respirer. Mon cerveau privé d’oxygène ne comprenait plus très bien la situation. Tel Bambi au milieu des flammes, j’étais sans défense, perdu.

            Je reçus soudain un portugais en plein ventre avec l’effroyable sensation que ma rate explosait. Un asiatique sauta sur mes épaules. Je subissais une attaque féroce, ce ne pouvaient être de simples enfants pour se jeter sur moi de la sorte. Dans mon contrat de travail j’étais censé être un chien heureux et aucunement subir de violentes attaques. Cette saleté de sauvage sur mes épaules m’étranglait maintenant. Si je ne réagissais pas vite, c’était la mort assurée par asphyxie. Je suffoquais. L’ennemi m’enserrait de toute part, j’étais cerné. Eux ricanaient de moi, et, même si ma vue se brouillait je voyais clair dans leur petit jeu ! Tu parles qu’ils feraient de demain un monde meilleur ! Ce n’étaient pas de vrais enfants ! Il n’y a pas de vrais enfants là où les canards conduisent des voitures de collection ! Ils étaient de futurs dirigeants d’entreprises, voilà ce qu’ils étaient sous leurs simulacres de bébés ! Ces morveux accouraient des quatre coins du monde pour fermer nos usines ! Je pouvais enfin serrer à la gorge le capitalisme, me venger, lui faire cracher son sang comme il m’avait fait cracher mon emploi. Devant moi se dressaient toutes ces multinationales de malheur, leurs bouches grasses de hamburgers et leurs mains tachées de sang. C’était eux ou moi ! Je suffoquais en hurlant :

« Némo ! Viens m’aider, on va tous les buter ! »

            Je décidais de tirer un coup de tête dans cet anglais qui secouait mon bras comme un damné mais rien n’y fit. Ma gueule de chien était bien trop rembourrée pour faire mal alors j’improvisais une magnifique distribution de baffes. Dans un mouvement rotatif parfait, mes pattes virevoltèrent dans les airs, claquant sur chaque joue rose. Un yougoslave hurla lorsque que je fis voltiger ses lunettes. Il l’avait bien cherché. Je lui apprendrai, moi, à ce bigleux, à voler mon travail ! Les enfants pleuraient à présent, tentaient de fuir. Quelle erreur que de me tourner le dos ! Je les gratifiaient de coups de pieds taille cinquante-deux. Ah, mon déguisement était soudain moins drôle, hein !

« Tiens ! C’est pas toi qui viendra fermer mon usine, t’as compris ! »

            Et lorsqu’un téméraire se relevait pour répondre, je lui balançais mon genou dans la mâchoire. Les capitalistes ont les dents longues certes mais très mal accrochées aux gencives. Certaines pleuvaient à mes pieds avec quelques gouttes de sang.

« Et pleure pas ! La souris passera les ramasser ce soir ! »

            Ceux qui osaient encore la ramener, les plus vicieux qui tentaient de me donner des coups de bâton, certainement les descendants directs des dirigeants du CAC 40, eh bien ces crapules recevaient des coups de coude dans le nez. Aucun n’était épargné comme aucun de nous n’avait échappé au licenciement. J’étais le symbole de la rébellion, la libération du peuple était imminente. A mes pieds tombait le capitalisme, vaincu.

            De toutes parts accouraient des parents affolés dans l’espoir fou de sauver leurs monstres. Toujours pareil. Moi j’étais seul pour faire régner l’ordre et la justice, même Nemo n’avait pas voulu se joindre à moi, mais il y a toujours du beau monde pour défendre les hommes d’affaires véreux… Des avocats, des notaires... Tous fondaient sur moi. Je serrais les poings, place au combat entre hommes. Ils m’avaient peut-être eu la première fois mais aujourd’hui j’étais un chien enragé, prêt à mordre jusqu’à leur moelle épinière.

            Mais soudain, le coup bas ! Evidemment je n’aurais pas du m’attendre à mieux de leur part… Un italien m’assena une châtaigne non réglementaire dans les testicules, Pluto m’avait pourtant prévenu de toujours garder une patte devant mon entre jambes. Je m’écroulais, quasi inconscient. Au loin, je vis approcher le Capitaine Crochet. Dans ses yeux le message était aussi clair que l’eau de la fontaine ensorcelée : J’étais Dingo, un chien fêlé et heureux… Mais plus pour très longtemps.


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Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /2009 14:19

                                       
                                        Chapitre 1.

 

« Marc, vraiment… Désolé de t’interrompre mais y’a quelque chose que j’comprends pas. C’est bien beau ce qu’on fait une fois à l’intérieur mais excuse-moi, comment on y rentre dans cet entrepôt s’il est gardé 24h/24 ? »

                  Marc ne supportait pas d’être interrompu. Son bras, tendu en direction d’un plan punaisé au mur, s’abattit lourdement sur sa cuisse sous le poids de l’exaspération. Pourtant il ne cilla pas. D’ailleurs son regard demeurait depuis toujours impassible. Aucune nuance, le même noir sans cesse fixé droit devant, prenant à défi quiconque oserait le soutenir, toisant le destin sans crainte. Si les yeux sont le véritable reflet de l’âme, celle de Marc était immuablement sombre, un parfait miroir de ténèbres. Une seule et unique chose se dissimulait derrière ses paupières, un monstre dont personne ne voulait jamais entendre parler, sous aucun prétexte. Une légère cicatrice abaissait le coin de son œil gauche. Des lames de rasoir qu’aucune main délicate n’avait jamais polies officiaient de pommettes. Sur son front, un nuage perpétuel menaçait de décharger à tout moment un orage infernal. Il est de ces visages qui dépeuplent les trottoirs lorsque le jour faiblit, libèrent les bancs publics avec l’exacte rapidité du fauve, des armes de désolation massives, de terreurs repoussantes. Eh bien ces visages obscurs n’osaient se mesurer à celui de Marc. Du haut de sa carcasse nerveuse, l’homme était seul, ne distinguant depuis son plus jeune âge que des regards fuyants, des paupières basses, parfois même quelques tremblements incontrôlés.

             Ses mâchoires se crispèrent soudain par quelques ondes mystérieusement inspirées du néant, hésitant entre violence et agressivité, puis Marc se ravisa. Après tout, la réunion débutait à l’instant, il se devait de ménager un minimum ses hommes pour le succès de l’opération.

« Vraiment désolé Marc, je t’assure tu l’as pas dit…

- Je NE l’ai pas dit Paul, NE l’ai pas dit. Arrête de parler comme un manouche. »

                  C’était certain, Marc ne s’exprimait pas à la manière de ses recrues, des barbares sans cervelle qui ne devaient leur évolution dans le grand banditisme qu’au hasard des circonstances. Marc, lui, n’avait pas débuté sa carrière par de petits vols minables de scooters. Il avait été recruté bien plus jeune par des hommes en costumes cravates aux calibres nerveux, aux manières impeccables, capables d’égorger leur victime sans bruit, ni même se salir. L’orphelinat dont Marc s’était évadé n’avait pas signalé sa disparition avant de longs mois, de peur que la police ne leur ramène ce démon qui menaçait au couteau jusqu’au directeur. Dans la rue, le nouveau voleur avait rapidement été repéré : les commerçants appelèrent alors au secours ceux qui détenaient le quartier. Ces hommes de main avaient su lire le mal en Marc, déceler en lui le futur criminel au sang froid, l’assassin dans toute sa perfection, toute sa beauté. Ces hommes avaient fait son éducation, avaient fait de lui un homme… A leur image.

« Je n’en ai pas parlé car c’est un détail négligeable. L’entrepôt est gardé 24h/24 par des bras cassés : la nuit, un vigile dans une loge pas même blindée, à côté de la barrière. C’est une compagnie de surveillance qui engage des chômeurs longue durée. Le jour c’est l’hôtesse d’accueil qui assure la sécurité du site.

- C’est une blague ?

- Pas du tout. Pendant la journée c’est derrière le comptoir de l’accueil que sont basculées toutes les commandes de sécurité. L’hôtesse actionne les barrières, gère les caméras de surveillance, ainsi que le système d’alarme dans sa globalité, détecteurs de mouvement et incendie.

- Laisse-moi rire, une hôtesse d’accueil ? Avec ses petits bras musclés ?

- Je t’assure que si tu l’ouvres encore, tu ne riras plus jamais de ta vie. Paul, tu me tapes sur le système à parler tout le temps. Un jour tu feras tout rater avec cette manie ! Alors maintenant c’est très simple, tu la fermes sinon c’est mon poing dans ta gueule. »

                  Ici était la limite à sa diplomatie. Ménager ses hommes était un fait, supporter leur misérable stupidité qu’il méprisait tant en était un autre. Marc patienta une poignée de secondes afin que ses dernières paroles nettoient l’air ambiant de tout parasite sonore, puis reprit :

« Les gars je vous rappelle après tout que ce n’est qu’un entrepôt. Enfin… Pour le commun des mortels ce n’est qu’un simple entrepôt de textile, donc inutile d’engager l’armée pour surveiller quelques cartons. Poursuivons. Nous entrerons donc tout naturellement par l’entrée principale sur les coups de huit heures… »

                  D’une main robuste Marc caressait les barrières d’entrée bordant l’entrepôt par le sud, comme autant de frontières en pointillés. Un puissant halogène, branché pour pallier l’éclairage poussif de cette cave humide, dévoilait la zone industrielle des Papillons Fleuris, en bordure d’autoroute, éloignée de toute civilisation. C’était un amas de béton comme seul l’homme sait en bâtir, dans un désert de champs abandonnés patientant sagement de devenir constructibles. Les légumes provenaient dorénavant de contrées mystérieuses. La zone industrielle souillait d’une plaie béante ce monde paysan, purulent de bâtiments, suintant le capitalisme par camions entiers. A longueur de journées d’innombrables bennes colportaient dans chaque recoin ces marchandises contaminées, asphyxiantes et nauséabondes. En bordure de zone se détachait, par la modernité de sa structure et les dimensions affichées effrontément, l’entrepôt Fringand. Dernier arrivé, son implantation avait remporté la fierté des élus locaux. Enfin une grande marque nationale s’intéressait aux Papillons Fleuris, enfin la commune serait citée dans les journaux télévisés.

« C’est certain, après notre coup, leur zone industrielle, tout le monde connaîtra. »

                 Plus que la médiatisation, Marc et son équipe, dans leur intrusion offensive, se proposaient d’offrir la renommée, mieux encore, la réputation ! Un cadeau pour tous emballé avec soin. Chacun pourrait expliquer avoir emprunté les mêmes routes que les malfrats, croisé peut-être leur chemin de malheur, que cette pancarte à la une des journaux était plantée tout près de leur pelouse. Au nom des Papillons Fleuris personne n’oserait plus glousser en imaginant un coin perdu. Dorénavant les regards seraient admiratifs. Les Papillons Fleuris aussi aurait ses quartiers sensibles, et pourquoi pas un jour une émeute. Ils seraient fiers, tous, de raconter leur version de la plus sanglante prise d’otage du siècle, une fable à détailler aux petits enfants. Un patrimoine légué de génération en génération comme autant de généalogie héroïque. Les Papillons Fleuris aurait dorénavant une histoire dans l’Histoire de France. La vanité des hommes dépassait donc la grandeur de leur égocentrisme, jusqu’à s’imposer dans les détails les plus sordides du quotidien le plus méprisable des existences les plus pourries… Les médias créaient la société chaque jour un peu plus. Les temps devenaient rudes, il fallait être à la hauteur pour être de la partie. Les petites communes sans histoires n’avaient aucune chance d’exister sans l’intrusion du mal. Le sang, plus que tout autre arme, détenait ce pouvoir divin d’insuffler la vie...

« Ils nous remercieront tous, à se voir à la télévision, comme des stars ! Jamais ils n’auraient osé en rêver, la mort juste à côté. Ces chacals auront plus de peine de voir partir les caméras que pour leurs voisins décédés. »

 

                   Face au mur exhibant la carte au trésor, cinq hommes assis sur des chaises en bois, cinq mercenaires aux larges épaules. Paul, au visage plus fin, avait redressé le col de sa veste, jusqu’à dissimuler légèrement sa bouche pour preuve de sa bonne volonté à ne plus parler. Tous écoutaient studieusement la présentation, consignant dans leur cerveau chaque détail du microcosme de l’entrepôt. Le bâtiment s’étendait fièrement sur deux étages. Le parking était prolongé d’une passerelle piétonne, véritable langue d’acier qui guidait les visiteurs vers l’accueil, au premier étage. Ce plateau abritait les bureaux et les salles de réunion, gardait au chaud les viandes ramollies par les études des seuls travailleurs non manuels de l’entrepôt. Par une porte, et une seule, située au fond de l’accueil, les magasiniers accédaient à l’entrepôt à proprement parler et aux quais, au niveau zéro. Cette porte, comme toutes les autres sur le site était verrouillée par le système de sécurité. Le flux des magasiniers était minutieusement rythmé. Ils rejoignaient chaque jour le site par vagues successives. Une à six heures, une à sept heures, puis plus rien jusqu’à la relève des équipes de l’après-midi à quatorze heures.

« Donc, nous nous présentons à la barrière à huit heures, comme ça les équipes seront déjà toutes à leurs postes. Deux voitures. La première sonne en prétextant vouloir déposer un CV. L’hôtesse ouvre la barrière. La voiture s’engage, la seconde s’enquille directement avant que la barrière n’ait le temps de se refermer. L’hôtesse va le remarquer sur les écrans de surveillance mais ce n’est pas grave, jamais elle ne pensera à une attaque terroriste. »

                  Les moindres recoins de l’entrepôt se dessinaient sur le mur de la cave, par de longs traits précis. Marc disséqua it l’immeuble, décortiquait les rites et coutumes du lieu. Les salariés étaient surveillés de manière draconienne. Nul n’était autorisé à circuler à l’étage en dehors des heures de pause, encadrées par des responsables. L’homme n’était plus homme mais matricule, maigres fourmis perdues dans un dédale de rayonnages, canalisées dans le sens de la marche. La bonne marche de l’entreprise, s’entend. Chaque porte, chaque issue de secours était sous alarme. Derrière ces portes et ces alarmes il y avait des détecteurs de mouvement. Et pour surveiller les détecteurs de mouvement, il y avait des caméras. Une prison n’aurait pu être mieux équipée, la direction espérait ainsi lutter contre le vol de marchandises.

« Ils ont la phobie du vol et de l’incendie, alors ils ont bâti le site le plus sécurisé de toute la région, doté des connections informatiques les plus sûres… Le directeur a la psychose du manutentionnaire voleur. Il faut dire aussi que sur ce genre de site cela représente généralement une perte financière conséquente. Et puis c’est un accro aux nouvelles technologies, aux gadgets… Il a voulu s’offrir l’entrepôt le plus moderne de France. C’est bon pour l’image. Il l’a eue, maintenant il est à nous. Une fois à l’intérieur, à l’abri sur le plateau, même le GIGN ne pourra pas nous déloger. »

                  Dans la cave certains souriaient, impressionnés par la logistique de cet entrepôt, cette perfection quasi militaire, ce défi au crime. Ces hommes avaient toujours été rongés par l’envie de répondre aux provocations des honnêtes gens. Ils se pourléchaient les babines à l’idée d’assaillir les barrières dressées contre eux, anéantir ces symboles d’une société qui les avait joué perdants.

                    Neuf caméras balayaient le site de l’intérieur comme de l’extérieur, de jour comme de nuit. Tout était surveillé et chacune de ces informations remontait à l’accueil, cerveau aux mille connections nerveuses. Grâce aux écrans de contrôle qui diffusaient en permanence les moindres images du site, l’accueil était une citadelle aux miradors électroniques. Depuis ses hauteurs l’entrepôt n’avait aucun mystère.

« Donc je continue... Une fois garés sur le parking, toi Roger, tu t’engages tranquillement sur la passerelle menant à l’entrée, sans arme, juste avec le CV que tu viens déposer. Tu sonnes pour que l’hôtesse d’accueil t’ouvre. C’est le seul point sensible du plan. Si elle n’ouvre pas nous serons obligés de faire sauter la porte, alors tu lui fais ton plus beau sourire, compris ? Une fois la porte déverrouillée, nous arrivons, armés. Nous nous diviserons en deux groupes. Fred, Henri et Paul, vous venez avec moi. »

                  Marc et son équipe investiraient immédiatement le niveau zéro pour garder l’effet de surprise sur le personnel. Roger et Eric se chargeraient de prendre l’accueil d’assaut.

« Avant toute chose, Eric, tu passes derrière l’accueil et tu nous déverrouilles l’accès au niveau zéro, puis tu fais sauter la cervelle de l’hôtesse. Je veux voir son sang gicler sur le comptoir à cette salope. Si nous voulons être pris au sérieux, il faut frapper fort dès le début. Tu balances son corps sur la passerelle, ce sera une image splendide pour le vingt heures. Après ça, Roger, tu prends le personnel du plateau en otage. C’est cette pièce là, tu vois, où il y a quelques bureaux et des salles de réunion. Il ne devrait pas y avoir grand monde, juste le directeur et quelques comptables. Pendant ce temps, toi, Eric, tu fais le tour de l’étage pour vérifier qu’il n’y ait personne aux toilettes ou en salle de pause, auquel cas tu les rapatries sur le plateau. Quand c’est fini vous attendez qu’on vous remonte les magasiniers. »

                  Au niveau zéro, Marc et son équipe, après avoir assailli le personnel, évacueraient les camions puis condamneraient les barrières d’entrée et sortie, ainsi que les plateformes de chargement du quai, avec des sacs de sables et des barbelés. L’entrepôt serait alors un bunker redoutable, aussi impénétrable que certaines calanques marseillaises.

« Leurs réserves de barbelés se trouvent dans la pièce ici. S’il y a des otages qui s’échappent pendant la fermeture du quai ce n’est pas grave. Tant mieux pour eux… Ou plutôt tant pis car vous êtes autorisés à leur tirer dessus, et dans le dos même, histoire que les autorités comprennent à qui ils ont à faire. Nous embarquons ceux qui sont encore vivants, l’équipe du matin c’est maximum trente personnes, et nous rejoignons l’étage. »

                  Marc désignait le lieu de rassemblement en face de l’accueil, ce plateau abritait quelques bureaux et des salles de réunion cloisonnées. L’endroit idéal pour garder un œil permanent sur des otages. Ces bureaux fermés officieraient à tour de rôle de pièces de repos pour les truands. Marc regorgeait de théories très strictes sur ce genre d’opération. Un ravisseur digne de ce nom devait s’isoler au maximum de ses otages. Une règle d’or à laquelle il ne dérogeait jamais sinon, par pitié, ses hommes risquaient de redevenir humain. Un truand doit rester un truand, et les otages seront bien gardés.

« Je vous rappelle le principe : créer la confusion. Personne ne comprendra pourquoi nous prenons un entrepôt d’assaut. Le but du jeu est d’attirer l’attention ici, nous rallier à une cause quelconque en réclamant la libération d’otages quelconques, et pendant ce temps Henri tu fais… Tu fais ce que tu as à faire en salle informatique. Regardez tous ma main gauche, comme ça je suis libre de vous entuber avec la droite. Le système informatique de l’entrepôt est relié à la société mère, vous n’imaginez même pas à quoi est reliée la société mère… L’opération peut être invisible, elle le sera. Des millions de petites sommes détournées à des millions d’endroits différents. Le temps que quelqu’un comprenne, nous serons déjà à l’autre bout de la planète. Compris ? Quoi encore ? »

                  Depuis le début de la réunion le cerveau du groupe attendait cette intervention d’Eric. Marc avait longtemps hésité entre rappeler ces hommes ou chercher de nouvelles recrues. Ceux-là, à force de travailler ensemble, avaient acquis une dangereuse confiance en eux. Il était évident qu’ils se relâchaient, prenaient leur aise. La vanité du crime impuni risquait de les faire déraper. Roger et Fred étaient des hommes forts, de bons et loyaux truands sur lesquels Marc n’avait jamais émis aucun doute. Henri était un démon de l’informatique, l’homme qu’il lui fallait. Paul était un sombre idiot inoffensif mais Eric… La méfiance de Marc envers ce pervers atteignait les limites du supportable. Eric était une hyène sanguinaire, imprévisible, capable d’oublier le butin à la seule idée de pouvoir assouvir ses fantasmes. Il était assoiffé de pouvoir, du pouvoir de Marc évidement. Le problème était que, par superstition, ces hommes marchaient ensemble et Marc ne pouvait se passer d’Henri…

« Combien de temps tu dis que ça peut durer, Marc ?

- Ecoutes Eric, ça dépend de la vitesse à laquelle Henri pirate le système. L’opération peut prendre jusqu’à trois jours.

- Ça fait long trois jours enfermés avec des otages qui pleurent… La pression… On pourra toucher aux femmes ?

- On verra ça. Tu m’emmerdes avec tes pulsions sexuelles, Eric. En attendant vous avez le week-end pour vous reposer, on attaque lundi. »

 

                  Eric se renfrogna légèrement. Plus que l’argent, c’était l’opération elle-même qui l’intéressait, l’autorité conférée sur quelques misérables vies humaines, lire la terreur dans les yeux d’une femme, le bruit des os qui craquent, le sang visqueux glissant entre ses doigts, les sanglots aussi. Il aimait voir le peuple à genoux, entendre ses supplications. Pour quelques heures il était le tout puissant d’un monde infernal. Dans ces moments seulement il souriait, montrait ses dents de loup affamé, de bête ayant attendu des heures, des jours entiers sous le joug de la meute, de pouvoir enfin attaquer une proie rien qu’à lui. Si la victime était faible, si elle était souffrante, son plaisir se démultipliait jusqu’à l’infiniment grand. Eric se renfrogna légèrement, mais pour l’instant n’osa tenir tête au chef de troupe. Patience…

                  Marc replia soigneusement le plan de l’entrepôt, puis le groupe se dispersa sans bruit dans les couloirs humides de la cave, à nouveau tous étrangers pour quelques jours.

© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"

La suite?

Une prise d'otage féroce où le seul moyen de survivre est de devenir l'intime de son ennemi. Un roman tendu. Ames sensibles, s'abstenir.

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Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes premiers chapitres
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Annabelle Léna

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