Vendredi 17 avril 2009 5 17 /04 /2009 18:18

          

           Il était une fois, dans une contrée peu éloignée à vol d’oiseau, une adorable demoiselle qui, suite au mariage en secondes noces de son père, se vit affublée de trois horribles sœurs aux délicats prénoms de Gertrude, Huguette et Raymonde. L’innocente libellule fut la victime désignée de cette fraîche union. Sa beauté et sa grâce, n’ayant d’égal à travers tout le pays, éclipsaient ses trois nouvelles sœurs en les rendant plus haïssables encore qu’elles ne l’étaient déjà. A côté de sa peau de pèche, les moustaches de ses sœurs semblaient plus hideuses que leurs strabismes. La marâtre, ne pouvant plus souffrir de voir ses filles rabaissées de la sorte, laissa éclater sa mauvaise humeur et chargea la demoiselle des plus viles corvées de la maison, accentuant sournoisement la dureté de chaque tache. Ainsi la demoiselle nettoyait la vaisselle préalablement croupie durant une semaine, récurait les commodités à la turque alors que le tout à l’égout faisait déjà fureur, entretenait les tenues de chacun avec des aiguilles rouillées, dans l’espoir secret que le tétanos l’emporte par un beau matin de printemps… La victime n’osait se plaindre et couchait dans la cuisine, au coin de la cheminée, à même un tas de cendres et de déchets ménagers. De ce fait, on l’appelait communément Cenlegraillon!

 

            Jour après jour, Cenlegraillon se confondait un peu plus avec le mobilier. Parfois même quelques serviteurs, croyant apercevoir le vide ordure, déposaient sur sa tête les restes graisseux du repas. Le temps passait et Cenlegraillon observait muette ses sœurs évoluer dans des chambres aux parquets tropicaux, époussetait moult coiffures de diamants, repassait la dentelle délicate des tenues, sans jamais avoir le temps de rapiécer ses propres chaussettes. Souvent, après une dure journée d’essayage, lorsque ses sœurs s’empressaient de rejoindre le bal, Cenlegraillon pleurait, seule en rangeant le logis. Elle pleurait si fort qu’apparaissaient au sol d es flaques de larmes, où elle glissait et s’effondrait sur le carrelage glacé. Sa marraine la visitait souvent dans ces moments tristes. Sa marraine, qui était aussi une fée du logis, séchait ses larmes en lui contant de folles histoires de souillons devenues princesses, de citrouilles transformées en beaux carrosses tout dorés d’un coup de baguette magique, de souris changées par le même procédé merveilleux en attelage de chevaux pur sang, de robes et de paillettes, de princes et de royaumes, de dragons et de citadelles... Le cœur apaisé, Cenlegraillon s’endormait alors sur une paillasse. Les yeux rougis, elle s’en allait rejoindre ses illusions au pays des rêves.

 

            Mais voilà, la patience et la bonté du plus vaillant des cœurs ont leurs limites. Les humiliations quotidiennes avaient pénétré les nobles sentiments de la demoiselle, sali le blanc éclatant de sa moralité. Cenlegraillon qui coiffait si gentiment ses sœurs ne rêvait désormais plus que de leur arracher les cheveux un par un dans d’atroces souffrances. Elle ne supportait plus les gloussements de sa marâtre, et les sornettes de sa marraine avaient perdu leurs pouvoirs soporifiques. Une âme en manque de sommeil est une âme damnée. On eu dit qu’un esprit maléfique s’était soudain emparé de la douce. L’horloge murale du salon sonna alors l’heure de la révolution !

« Pff, ce que j’en ai marre de frotter ce satané carrelage ! Quatre fois qu’elles m’ordonnent de le brosser aujourd’hui. Et comme d’un hasard, il est toujours aussi sale ! Elles attendent de voir mes genoux saigner, morues ! Si elles croient que je ne les devine pas, à éparpiller leurs saletés par terre dès que j’ai le dos tourné ! »

 

             Le soir même, un bal était organisé en l’occasion du solstice annonçant la belle saison. Toutes les personnes de qualité et les nobles filles du conté furent conviées à se présenter sous leurs plus belles parures. En l’honneur de cet événement, les trois sœurs lacèrent gaiement leurs corsets, comprimant leurs bourrelets sous des tissus délicats qui menaçaient d’exploser à tout moment. Pendant ce temps, Cenlegraillon frottait le sol de la cuisine. A chaque coup de balai montait en elle un vent de colère, une haine si violente qu’elle aurait pu entraîner le moulin à vent du jardin jusqu’à la prochaine Epiphanie. Fini le temps où Cenlegraillon baissait les yeux devant ses sœurs venimeuses. Elle pestait de devoir astiquer encore et toujours, coudre jusqu’à ce que ses petits doigts saignent, cuisiner alors qu’elle n’avalait que les restes…

« Marre, j’en ai marre d’être narguée en permanence ! Marre de leurs rires ! Marre de leurs caprices ! Ç’en est trop, moi aussi je veux la belle vie ! Moi aussi je veux aller au bal ! »

             Cenlegraillon jeta à terre son balai brosse, redressa les manches de sa blouse, et marcha en claquant des talons vers la porte des toilettes où était enfermée Raymonde, comme il lui arrivait environ quatre cent fois par jour depuis ce nouveau régime à base de pruneaux bouillis. L’esclave gratouilla à la porte de ses ongles usés et, déguisant sa voix, tint à peu près ces paroles :

« Raymonde, c’est moi Huguette, laisse-moi entrer.

- Huguette ? Mais enfin, ne vois-tu point que je suis au petit coin ?

- C’est très urgent Raymonde. Regarde ce magnifique bijou que je t’amène. Il ne convient pas à ma tenue mais peut-être voudrais-tu l’essayer pour ce soir ? Une telle émeraude mettrait en valeur tes yeux, c’est certain. »

            Siégeant sur son trône de faïence personnel, Raymonde ne put résister à ces douces paroles et entrouvrit légèrement la porte. Ce fut juste assez pour que Cenlegraillon s’engouffre à l’intérieur de la pièce, se jette sur sa sœur et l’attache cul nu à grand renfort de cordelettes, une paire de chaussette usagée en guise de bâillon. Alors Cenlegraillon s’active, se presse, se hâte : collant, jupon, corset, ro be, pantoufles de verre (les plus jolies du monde), coiffure, gants. Tout y est, ainsi parée la princesse rejoignit au pas de course ses sœurs dans la pièce attenante, le visage dissimulé derrière un éventail catalan chamarré de pierreries.

« Youhou les filles ! Vous êtes prêtes pour le bal ?

- Ah ! Tu en as mis un temps Raymonde. Mais enfin ! Pourquoi cet horrible éventail ? Il n’est pas du tout assorti à ta toilette. Prends plutôt celui-ci !

- Oh non merci Gertrude ! Tu es gentille mais je préfère celui-la. Il me rappelle la kermesse du village où il m’avait porté chance au lancer de courgettes en aveugle. »

 

            Et que voici les trois sœurs en route pour le bal, le menton hautain et l’œil mauvais pour tous les autres individus du sexe féminin, bien décidées à remporter le cœur d’un gentilhomme. Arrivée au palais, Cenlegraillon manqua lâcher son éventail, défaillir devant la beauté des lieux. Des lustres en diamant étaient suspendus comme par magie au plafond, faisant danser de leurs mille éclats la lumière des bougies, et arrosant par moment de cire les malheureux se trouvant en dessous. Des tentures et des tapis venus de pays enchantés magnifiaient l’espace. Toutes les grandes figures du pays étaient présentes, même le directeur du bureau de poste. Les collations proposées étaient toutes plus raffinées les unes que les autres, et Cenlegraillon s’émerveillait de goûter pour la première fois de sa vie une orange, juteuse comme une source mystérieuse de Provence. Elle ferme les yeux un instant pour s’enivrer des saveurs de l’agrume, puis reprend ses esprits et se délecte des autres victuailles. La petite ne mangeait que trop peu d’habitude pour résister à la tentation de dévorer chaque plat, déguster chaque assiette, essuyant par moment maladroitement son menton du revers de sa robe, comme elle en avait l’habitude dans sa cuisine. Cenlegraillon prenait soin, de temps à autre, de laisser choir quelques miettes de pain d’épice, histoire d’offrir un peu de fil à retordre au petit personnel quand tout à coup, au fond de la salle de bal, elle aperçut le patron de l’épicerie de la place du village ! L’homme était respecté de tous et qui plus est, très en vogue pour les prochaines élections municipales ! Qu’il était beau ! Elle comprenait mieux maintenant pourquoi ses sœurs piaffaient d’impatience avant chaque bal. La jeune fille, trop consciente que ce soir était son unique soir de liberté, que bientôt elle serait atrocement punie pour sa rébellion, bondit sur l’occasion.

            Dans un tintement de flûte de champagne, Cenlegraillon attrapa le gentilhomme du regard et ne le lâcha plus. Elle riait comme une sombre idiote à chacun e de ses phrases, même les plus anodines (sa marraine lui avait souvent confié que les hommes aimaient cela plus que les paupiettes de veau, et que l’art du compliment ne devait avoir aucun secret pour elle. La beauté se fane tandis que la flatterie résonne pour des siècles et de siècles, et parfois même plus longtemps encore paraît-il !). Un instant elle osa effleurer son avant bras... L’épicier était conquis par tant de beauté, tant de grâce et d’humour ! Il rivalisait de mille civilités pour lui plaire et contemplait la belle avec des yeux pétillants de passion. Mais voilà où le bas blesse, justement, ses bas, parlons-en ! Cette idiote de Raymonde pesait au moins trente livres de plus qu’elle. A croire que ce surplus pondéral était entièrement focalisé sur les cuisses : Cenlegraillon sentit soudain ses bas la trahir et glisser lentement le long de ses jambes. Bientôt, un amoncellement se forma au dessus de ses genoux. Des perles de sueurs ruisselaient sur son front. C’était le ridicule assuré si elle perdait ses bas en société.

 

            Cenlegraillon jeta un regard à l’horloge, bientôt minuit… Elle pourrait peut-être profiter des douze coups à venir pour s’enfuir rajuster sa tenue aux sanitaires… Soudain, les coups retentirent, l’assemblée sursauta. Chacun s’émerveilla du tintement si particulier de minuit, de l’écho si chatoyant d’un orgue improvisé au fond du salon. Les regards se tournèrent, admiratifs, en direction du musicien assis devant l’instrument pour leur plus grand plaisir. Alors, sans grande révérence à la compagnie, Cenlegraillon entame un sprint spectaculaire vers l’issue de secours la plus proche, aussi légère qu’un bison engrossi pour l’hiver. Mais par malchance, même à cette époque reculée, les toilettes des dames affichaient toujours complet lors des réceptions mondaines… La malheureuse dut patienter dans le couloir comme une vulgaire domestique. L’occasion était alors d’observer les peintures ornant les murs, des fresques somptueuses retraçant le rituel des fessées publiques des banquets de la Saint Théopold, tant apprécié des ancêtres. Alors que son regard détaillait le corridor, Cenlegraillon aperçut soudain l’épicier venir à sa rencontre. En effet, l’interlude musical terminé, il s’était aussitôt demandé où avait disparu cette magnifique invitée surprise. Comme par un fait exprès, les bas de Cenlegraillon décidèrent qu’il était grand temps de dégringoler sur ses chevilles, alors que cet imbécile levait vigoureusement les bras, en signe d’heureuses retrouvailles. Cenlegraillon, ne pouvant décemment subir une telle humiliation, effectue une splendide volte-face, et s’engouffre sur la terrasse par une baie vitrée. Elle court aussi vite que ses maigres jambes le lui permettent, mais dans les escaliers de marbres surplombant les jardins, sa cheville se tord et elle perd une pantoufle de verre (la plus jolie du monde). Malgré une douleur atroce, la jeune fille poursuit sa course jusqu’à chez elle, essoufflée, amèrement déçue par la fin brutale de son entrée dans le grand monde.

  

           Distancé par la belle à travers les broussailles, l’homme récupéra le chemin du bal mais, en remontant les escaliers de marbres, une étrange lueur attira son regard. L’épicier du village aperçut alors la pantoufle de verre de sa dulcinée et la ramassa bien soigneusement. Encore sous le choc de l’émotion, il porta à son cœur l’objet sacré et soudain défaillit. Deux serviteurs accoururent pour le soutenir alors qu’il laissait choir la chaussure.

 

            Ses méchants vêtements retrouvés, Cenlegraillon s’allongea sur une paillasse et se surprit à rêver… Et si les contes de fées de sa marraine existaient réellement ? Qui sait ? Peut-être reverrait-elle un jour le beau commerçant ? Peut-être même lancerait-il une expédition à travers tout le royaume pour retrouver le pied si délicat auquel appartenait cette chaussure de verre ? Et puis peut-être épouserait-il promptement la demoiselle afin de vivre heureux et d’avoir beaucoup d’enfants ?

 

            Peut-être… Laissons là Cenlegraillon s’assoupir dans ses rêves douillets. La nuit porte conseil parait-il. Au petit matin, elle comprendra la morale de cette histoire : si l’on veut être irrésistible en société, mieux vaut ne pas sentir des pieds…

 

            FIN.


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Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits
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Dimanche 15 mars 2009 7 15 /03 /2009 10:42

                   Suspendus au ciel, quelques oisillons heureux exerçaient leurs ailes dans un tourbillon d’acrobaties. Des plumes se détachaient parfois de leur manteau pour atterrir sur des pavés foulés de bottines haute couture. Les jours coulaient, paisibles, bercés par le ronron rassurant des écluses. Partout régnait ce bonheur immense que l’on respire à pleins poumons sans avoir conscience de voler un instant d’humanité. Evidement, Charles-Hubert Henri n’échappait pas à cette osmose entre l’asphalte et la nature, cette perfection citadine, but ultime pour tant de privilégiés en quête du snobisme absolu des parvenus.

              Il avait la belle vie, Charles-Hubert Henri, du haut de son appartement bourgeois de Paris. Ce magnifique duplex avait fait de lui un homme. Cent mètres carrés de marbre, nichés sous les toits, juste avant les étoiles. Ses parents lui avaient offert ce tapis rouge pour accéder à sa vie d’adulte, depuis il dirigeait une société de conseil en placements financiers mais voilà… Des conseils, il n’en avait point et des placements, encore moins ! Par contre, le jeune homme eut l’éclair de génie : installer son bureau au fond de son duplex. Après avoir arpenté ce parquet de Teck outrageusement somptueux, plus aucun doute ne subsistait. Aux yeux de tous, ce gringalet devint un démon de la bourse. Si ce jeune homme détenait un tel bien, il était évidemment l’homme à qui l’on confie ses profits.

 

            Mais en ce doux matin de décembre, le trentenaire remarqua, de sa terrasse, un attroupement soudain à ses pieds. Des hommes et des femmes débarquaient, un raz de marée aux vêtements dépareillés, couleurs démodées et honteusement délavées. Un meneur émergea, barbu comme le Christ, un mégaphone en porte-à-faux entre ce peuple d’en bas et les riverains d’en haut. Un léger pincement empoigna le cœur de Charles-Hubert Henri, un élan de solidarité. Effectivement la misère progressait, il le voyait bien à la télé. Quelle tristesse. Et puis, lui aussi, Charles-Hubert Henri, avait traversé des coups durs dans sa vie : ses parents avaient exigé qu’il honore de sa poche les frais de notaire de son duplex. Ils s’étaient alors fâchés. Vraiment… Quelle misère de devoir payer pour recevoir son dû. Le bourgeois opina songeusement, espérant que quelqu’un écoute ce peuple, puis retourna dans son salon cossu en refermant ses fenêtres à double vitrage : impossible de se concentrer avec tout ce vacarme…

            Après plusieurs heures de bons et loyaux sentiments, une ridule envahit le front de Charles-Hubert Henri. Ce n’était plus un mégaphone qui gargouillait mais toute une meute qui vociférait ! Comment diable des êtres humains pouvaient-ils être si bruyants ? Le trentenaire surgit à sa terrasse, révolté par sa tranquillité brisée. Fini l’humanisme, le jeune homme était fin prêt à réclamer que l’ordre soit rétabli par les forces du même nom quand soudain il se pétrifia. Dans une grimace grotesque, sa mâchoire s’effondra, pendue à une corde invisible. Là, juste en bas, s’alignaient des dizaines, semblait-il des centaines, des milliers de minuscules tentes d’un rouge criard. Les trottoirs étaient envahis et l’eau du canal St Martin reflétait des millions de pustules. Le quartier était contaminé. Mais que criaient-ils au juste, ces microbes ? C’était une blague ? A en croire les oreilles de Charles-Hubert Henri, ces parasites invitaient les habitants du quartier à passer une nuit sous leurs tentes…

            Le trentenaire, figé d’incrédulité, se répétait sans fin que ce spectacle était le fruit d’un surmenage, que cette vérité ne pouvait décemment exister, quand on sonna à sa porte.

« M. Henri, vous avez vu ce cirque ?

-Je n’en crois pas mes yeux M. DelPonte !

-Ce sont les enfants de Don Quichotte.

-Pardon ?

-Les enfants de Don Quichotte vont camper sous nos fenêtres pour avoir soi-disant droit au logement.

-Des clochards sous nos fenêtres ! Mais vous n’y pensez pas !

-Et la police ne peut rien faire. En tentant de les embarquer, ils pourraient tomber dans le canal. S’ils ne savent pas nager… Soi-disant qu’ils ne peuvent pas prendre ce risque…

-C’est une plaisanterie M. DelPonte ?

-Que non ! Mon épouse et moi partons de ce pas à la campagne. Je ne peux lui infliger une telle situation, elle est allergique à l’odeur des ordures… »

            Charles-Hubert Henri claqua une porte bien trop lourde sur cette fatalité : son univers était pris d’assaut par des pouilleux qu’aucune armée ne saurait déloger. Ces loques humaines étalaient leur misère aussi vulgairement que d’autres étalent leurs roues motrices. Un mépris incommensurable envahissait Charles-Hubert Henri. Il se délectait du contraste de ces tentes si fragiles, envahies par le froid, menacées par le moindre coup de vent, et de ces immeubles bâtis de pierres centenaires capables de résister aux tempêtes. Le bourgeois décida d’éradiquer ce fléau et pour cela, fomenta une confrérie qui s’éleva d’une seule voix : ne leur prêter aucune attention. Ainsi, ces raclures renonceront et alors, bon vent !

Arpentant les trottoirs de son quartier, le trentenaire était fier, hautain. Il toisait les vagabonds d’un œil narquois qui affirmait que la vie n’offre que ce que l’on mérite. Eh oui… Eux avaient faim et froid tandis que lui, vivait dans l’opulence de son logis. N’y avait-il pas, dans tout cela, une justice divine ?

            Mais bientôt ce mépris tourna à l’aigreur : un client refusa de signer un contrat…

« Vous comprenez, votre quartier n’est plus sûr. J’y ai vu, à la télévision, un homme uriner contre un arbre !

-Oh ne vous inquiétez pas. Tout va rentrer dans l’ordre !

-Oui mais pour l’instant... Vous imaginez ? Faire ses besoins ! Où va la France ? »

            Les clients fuyaient le quartier malfamé. Cette goutte d’eau fit exploser l’homme. Il surgit à sa terrasse, poings serrés et, apercevant cet individu à la moustache proéminente, celui-là même qu’il avait déjà remarqué mendier devant la boulangerie, SA boulangerie, il hurla à s’en faire péter la cravate :

« Casse-toi ! Sale SDF ! Raclure ! »

            Des insultes de la sorte pleuvaient dorénavant toute la journée. Une pluie fine mais qui trempait les corps jusqu’aux os. Le bourgeois n’ayant plus de client, le lancement d’insultes devint son attraction préférée. De son logis était vomie une haine foncière, propriétairement foncière…

            Puis le moment vint où il dut garder son mépris pour lui. Les sans abris avaient beaucoup d’amis, des comédiens, des chanteurs. Il devint alors imprudent de critiquer le mouvement. Les caméras de télévision ne délogeaient plus. Elles installèrent leurs tentes, plus sophistiquées certes, mais des tentes tout de même. Toujours des tentes ! Encore des tentes ! Charles-Hubert Henri ne les supportait plus !

Les enfants de Don Quichotte devinrent intouchables. Il fallait les aimer, il fallait même les aider. Ce n’étaient pas les clochards que l’on imaginait. Non. C’était des gens biens, dotés d’un cœur voyez-vous et bien souvent d’un emploi. Charles-Hubert Henri n’en avait cure et serrait les dents face aux membres de sa confrérie qui lui tournaient soudain le dos pour faire face aux caméras…

 

            Un par un les honnêtes gens désertèrent les immeubles. Tout se vendait désormais pour une bouchée de pain tant il était honteux de résider près du canal St Martin. La terreur enserrait la gorge du bourgeois en songeant que bientôt peut-être, les SDF rachèteraient eux-même ces petits bijoux. L’esprit fiévreux de Charles-Hubert Henri enfantait les pires scénarios : l’Etat leur allouait des subventions et ces mendiants faisaient caisse commune pour se payer le quartier. C’était connu : les pauvres, ça se regroupe pour devenir fort.

            Et lui, Charles-Hubert Henri, lui aussi peut-être serait-il foutu à la porte ? Ses yeux s’écarquillaient de terreur alors qu’un délire infiniment grand le submergeait. Un délire de riche, à plusieurs zéros. Ses parents, il ne pouvait plus compter dessus et lorsqu’il tentait de fuir grâce aux somnifères, Charles-Hubert Henri s’apercevait soudain, vagabonder près du canal St Martin, en survêtement bas de gamme. De terreur il se réveillait invariablement en s’entendant susurrer, les yeux honteux : vous auriez pas une p’tite pièce m’sieurs dames...

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Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes nouvelles publiées
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Lundi 2 mars 2009 1 02 /03 /2009 13:28
        Nouveau! Mes fans peuvent dorénavant se retrouver sur Facebook!  (Merci les amis pour cette initiative bien sympathique   ;-)))

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Par Annabelle Léna - Publié dans : Mon actualité
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