Il était une fois, dans une contrée peu éloignée à vol d’oiseau, une adorable demoiselle qui,
suite au mariage en secondes noces de son père, se vit affublée de trois horribles sœurs aux délicats prénoms de Gertrude, Huguette et Raymonde. L’innocente libellule fut la victime désignée de
cette fraîche union. Sa beauté et sa grâce, n’ayant d’égal à travers tout le pays, éclipsaient ses trois nouvelles sœurs en les rendant plus haïssables encore qu’elles ne l’étaient déjà. A côté
de sa peau de pèche, les moustaches de ses sœurs semblaient plus hideuses que leurs strabismes. La marâtre, ne pouvant plus souffrir de voir ses filles rabaissées de la sorte, laissa éclater sa
mauvaise humeur et chargea la demoiselle des plus viles corvées de la maison, accentuant sournoisement la dureté de chaque tache. Ainsi la demoiselle nettoyait la vaisselle préalablement croupie
durant une semaine, récurait les commodités à la turque alors que le tout à l’égout faisait déjà fureur, entretenait les tenues de chacun avec des aiguilles rouillées, dans l’espoir secret que le
tétanos l’emporte par un beau matin de printemps… La victime n’osait se plaindre et couchait dans la cuisine, au coin de la cheminée, à même un tas de cendres et de déchets ménagers. De ce fait,
on l’appelait communément Cenlegraillon!
Jour après jour, Cenlegraillon se confondait un peu plus avec le mobilier. Parfois même quelques
serviteurs, croyant apercevoir le vide ordure, déposaient sur sa tête les restes graisseux du repas. Le temps passait et Cenlegraillon observait muette ses sœurs évoluer dans des chambres aux
parquets tropicaux, époussetait moult coiffures de diamants, repassait la dentelle délicate des tenues, sans jamais avoir le temps de rapiécer ses propres chaussettes. Souvent, après une dure
journée d’essayage, lorsque ses sœurs s’empressaient de rejoindre le bal, Cenlegraillon pleurait, seule en rangeant le logis. Elle pleurait si fort qu’apparaissaient au sol d
es flaques de larmes, où elle glissait et s’effondrait sur le
carrelage glacé. Sa marraine la visitait
souvent dans ces moments tristes. Sa marraine, qui était aussi une fée du logis, séchait ses larmes en lui contant de folles histoires de souillons devenues princesses, de citrouilles
transformées en beaux carrosses tout dorés d’un coup de baguette magique, de souris changées par le même procédé merveilleux en attelage de chevaux pur sang, de robes et de paillettes, de princes
et de royaumes, de dragons et de citadelles... Le cœur apaisé, Cenlegraillon s’endormait alors sur une paillasse. Les yeux rougis, elle s’en allait rejoindre ses illusions au pays des
rêves.
Mais voilà, la patience et la bonté du plus vaillant des cœurs ont leurs limites. Les humiliations quotidiennes avaient pénétré les nobles sentiments de la demoiselle, sali le blanc éclatant de sa moralité. Cenlegraillon qui coiffait si gentiment ses sœurs ne rêvait désormais plus que de leur arracher les cheveux un par un dans d’atroces souffrances. Elle ne supportait plus les gloussements de sa marâtre, et les sornettes de sa marraine avaient perdu leurs pouvoirs soporifiques. Une âme en manque de sommeil est une âme damnée. On eu dit qu’un esprit maléfique s’était soudain emparé de la douce. L’horloge murale du salon sonna alors l’heure de la révolution !
« Pff, ce que j’en ai marre de frotter ce satané carrelage ! Quatre fois qu’elles m’ordonnent de le brosser aujourd’hui. Et comme d’un hasard, il est toujours aussi sale ! Elles attendent de voir mes genoux saigner, morues ! Si elles croient que je ne les devine pas, à éparpiller leurs saletés par terre dès que j’ai le dos tourné ! »
Le soir même, un bal était organisé en l’occasion du solstice annonçant la belle saison. Toutes les personnes de qualité et les nobles filles du conté furent conviées à se présenter sous leurs plus belles parures. En l’honneur de cet événement, les trois sœurs lacèrent gaiement leurs corsets, comprimant leurs bourrelets sous des tissus délicats qui menaçaient d’exploser à tout moment. Pendant ce temps, Cenlegraillon frottait le sol de la cuisine. A chaque coup de balai montait en elle un vent de colère, une haine si violente qu’elle aurait pu entraîner le moulin à vent du jardin jusqu’à la prochaine Epiphanie. Fini le temps où Cenlegraillon baissait les yeux devant ses sœurs venimeuses. Elle pestait de devoir astiquer encore et toujours, coudre jusqu’à ce que ses petits doigts saignent, cuisiner alors qu’elle n’avalait que les restes…
« Marre, j’en ai marre d’être narguée en permanence ! Marre de leurs rires ! Marre de leurs caprices ! Ç’en est trop, moi aussi je veux la belle vie ! Moi aussi je veux aller au bal ! »
Cenlegraillon jeta à terre son balai brosse, redressa les manches de sa blouse, et marcha en claquant des talons vers la porte des toilettes où était enfermée Raymonde, comme il lui arrivait environ quatre cent fois par jour depuis ce nouveau régime à base de pruneaux bouillis. L’esclave gratouilla à la porte de ses ongles usés et, déguisant sa voix, tint à peu près ces paroles :
« Raymonde, c’est moi Huguette, laisse-moi entrer.
- Huguette ? Mais enfin, ne vois-tu point que je suis au petit coin ?
- C’est très urgent Raymonde. Regarde ce magnifique bijou que je t’amène. Il ne convient pas à ma tenue mais peut-être voudrais-tu l’essayer pour ce soir ? Une telle émeraude mettrait en valeur tes yeux, c’est certain. »
Siégeant sur son trône de faïence personnel, Raymonde ne put résister à ces douces paroles et
entrouvrit légèrement la porte. Ce fut juste assez pour que Cenlegraillon s’engouffre à l’intérieur de la pièce, se jette sur sa sœur et l’attache cul nu à grand renfort de cordelettes, une paire
de chaussette usagée en guise de bâillon. Alors Cenlegraillon s’active, se presse, se hâte : collant, jupon, corset, ro
be, pantoufles de verre (les plus jolies du monde), coiffure, gants. Tout y est, ainsi parée la princesse
rejoignit au pas de course ses sœurs dans la pièce attenante, le visage dissimulé derrière un éventail catalan chamarré de pierreries.
« Youhou les filles ! Vous êtes prêtes pour le bal ?
- Ah ! Tu en as mis un temps Raymonde. Mais enfin ! Pourquoi cet horrible éventail ? Il n’est pas du tout assorti à ta toilette. Prends plutôt celui-ci !
- Oh non merci Gertrude ! Tu es gentille mais je préfère celui-la. Il me rappelle la kermesse du village où il m’avait porté chance au lancer de courgettes en aveugle. »
Et que voici les trois sœurs en route pour le bal, le menton hautain et l’œil mauvais pour tous les autres individus du sexe féminin, bien décidées à remporter le cœur d’un gentilhomme. Arrivée au palais, Cenlegraillon manqua lâcher son éventail, défaillir devant la beauté des lieux. Des lustres en diamant étaient suspendus comme par magie au plafond, faisant danser de leurs mille éclats la lumière des bougies, et arrosant par moment de cire les malheureux se trouvant en dessous. Des tentures et des tapis venus de pays enchantés magnifiaient l’espace. Toutes les grandes figures du pays étaient présentes, même le directeur du bureau de poste. Les collations proposées étaient toutes plus raffinées les unes que les autres, et Cenlegraillon s’émerveillait de goûter pour la première fois de sa vie une orange, juteuse comme une source mystérieuse de Provence. Elle ferme les yeux un instant pour s’enivrer des saveurs de l’agrume, puis reprend ses esprits et se délecte des autres victuailles. La petite ne mangeait que trop peu d’habitude pour résister à la tentation de dévorer chaque plat, déguster chaque assiette, essuyant par moment maladroitement son menton du revers de sa robe, comme elle en avait l’habitude dans sa cuisine. Cenlegraillon prenait soin, de temps à autre, de laisser choir quelques miettes de pain d’épice, histoire d’offrir un peu de fil à retordre au petit personnel quand tout à coup, au fond de la salle de bal, elle aperçut le patron de l’épicerie de la place du village ! L’homme était respecté de tous et qui plus est, très en vogue pour les prochaines élections municipales ! Qu’il était beau ! Elle comprenait mieux maintenant pourquoi ses sœurs piaffaient d’impatience avant chaque bal. La jeune fille, trop consciente que ce soir était son unique soir de liberté, que bientôt elle serait atrocement punie pour sa rébellion, bondit sur l’occasion.
Dans un tintement de flûte de champagne, Cenlegraillon attrapa le gentilhomme du regard et ne le
lâcha plus. Elle riait comme une sombre idiote à chacun
e de ses phrases, même les plus anodines (sa marraine lui avait souvent confié que les hommes aimaient cela plus que les paupiettes de veau, et que l’art du
compliment ne devait avoir aucun secret pour elle. La beauté se fane tandis que la flatterie résonne pour des siècles et de siècles, et parfois même plus longtemps encore paraît-il !). Un
instant elle osa effleurer son avant bras... L’épicier était conquis par tant de beauté, tant de grâce et d’humour ! Il rivalisait de mille civilités pour lui plaire et contemplait la belle
avec des yeux pétillants de passion. Mais voilà où le bas blesse, justement, ses bas, parlons-en ! Cette idiote de Raymonde pesait au moins trente livres de plus qu’elle. A croire que ce
surplus pondéral était entièrement focalisé sur les cuisses : Cenlegraillon sentit soudain ses bas la trahir et glisser lentement le long de ses jambes. Bientôt, un amoncellement se forma au
dessus de ses genoux. Des perles de sueurs ruisselaient sur son front. C’était le ridicule assuré si elle perdait ses bas en société.
Cenlegraillon jeta un regard à l’horloge, bientôt minuit… Elle pourrait peut-être profiter des douze coups à venir pour s’enfuir rajuster sa tenue aux sanitaires… Soudain, les coups retentirent, l’assemblée sursauta. Chacun s’émerveilla du tintement si particulier de minuit, de l’écho si chatoyant d’un orgue improvisé au fond du salon. Les regards se tournèrent, admiratifs, en direction du musicien assis devant l’instrument pour leur plus grand plaisir. Alors, sans grande révérence à la compagnie, Cenlegraillon entame un sprint spectaculaire vers l’issue de secours la plus proche, aussi légère qu’un bison engrossi pour l’hiver. Mais par malchance, même à cette époque reculée, les toilettes des dames affichaient toujours complet lors des réceptions mondaines… La malheureuse dut patienter dans le couloir comme une vulgaire domestique. L’occasion était alors d’observer les peintures ornant les murs, des fresques somptueuses retraçant le rituel des fessées publiques des banquets de la Saint Théopold, tant apprécié des ancêtres. Alors que son regard détaillait le corridor, Cenlegraillon aperçut soudain l’épicier venir à sa rencontre. En effet, l’interlude musical terminé, il s’était aussitôt demandé où avait disparu cette magnifique invitée surprise. Comme par un fait exprès, les bas de Cenlegraillon décidèrent qu’il était grand temps de dégringoler sur ses chevilles, alors que cet imbécile levait vigoureusement les bras, en signe d’heureuses retrouvailles. Cenlegraillon, ne pouvant décemment subir une telle humiliation, effectue une splendide volte-face, et s’engouffre sur la terrasse par une baie vitrée. Elle court aussi vite que ses maigres jambes le lui permettent, mais dans les escaliers de marbres surplombant les jardins, sa cheville se tord et elle perd une pantoufle de verre (la plus jolie du monde). Malgré une douleur atroce, la jeune fille poursuit sa course jusqu’à chez elle, essoufflée, amèrement déçue par la fin brutale de son entrée dans le grand monde.
Distancé par la belle à travers les broussailles, l’homme récupéra le chemin du bal mais, en remontant les escaliers de marbres, une étrange lueur attira son regard. L’épicier du village aperçut alors la pantoufle de verre de sa dulcinée et la ramassa bien soigneusement. Encore sous le choc de l’émotion, il porta à son cœur l’objet sacré et soudain défaillit. Deux serviteurs accoururent pour le soutenir alors qu’il laissait choir la chaussure.
Ses méchants vêtements retrouvés, Cenlegraillon s’allongea sur une paillasse et se surprit à rêver… Et si les contes de fées de sa marraine existaient réellement ? Qui sait ? Peut-être reverrait-elle un jour le beau commerçant ? Peut-être même lancerait-il une expédition à travers tout le royaume pour retrouver le pied si délicat auquel appartenait cette chaussure de verre ? Et puis peut-être épouserait-il promptement la demoiselle afin de vivre heureux et d’avoir beaucoup d’enfants ?
Peut-être… Laissons là Cenlegraillon s’assoupir dans ses rêves douillets. La nuit porte conseil parait-il. Au petit matin, elle comprendra la morale de cette histoire : si l’on veut être irrésistible en société, mieux vaut ne pas sentir des pieds…
FIN.
© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"