Samedi 10 octobre 2009 6 10 /10 /2009 17:49


« Vincent, je ne vais pas me faire charcuter par le premier escroc venu pour que tu puisses dormir paisiblement sur tes économies.

-Il y a d’autres solutions, non ?

-Non ! Un bon lifting se paie environ trois mille euros.

-D’accord mais, à trente-huit ans, as-tu réellement besoin d’un BON lifting ?

-Oui, c’est écrit là.

-Par pitié, arrête de lire ces magazines féminins !

-Que veux-tu que je fasse d’autre ? Enfermée toute la journée à regarder Môsieur travailler à son bureau. Je n’aurais jamais du accepter d’être ta femme au foyer. Ça, je le savais, que je m’ennuierai à mourir. Il ne se passe jamais rien ! D’ailleurs il n’y a rien. A part cette table bancale que tu as daigné m’installer, le salon est un désert ménager.

-Allé, c’est parti !

-Et ces mûrs… Tout blanc, quelle idée ! Je ne peux même pas les regarder, ils m’éblouissent !

          -Forcément qu’ils t’éblouissent ! Toujours assise en plein soleil ! Tu aurais moins de rides en t’installant à l’ombre. Ce n’est pas écrit dans ton magazine ?

-Tu te crois malin ? Je m’assois où alors ? Tous les meubles sont miteux. Impossible de s’appuyer dessus, ils s’effondrent.

          -Le problème n’est pas la solidité des meubles ma chérie, mais plutôt ce que tu ingurgites à chaque repas.

-Puisque je te dis que j’ai le droit de manger des pâtes !

          -Dans un régime ?

-Parfaitement ! Au blé complet ! C’est écrit là.

          -C’est surtout écrit sur tes hanches comme on dit. Tu es sûr que c’est d’un lifting dont tu as besoin ?

-Je vois qu’il y a du progrès entre nous, on passe aux insultes.

          -Ma chérie, je plaisantais voyons ! Tu es parfaite. Mais… Si tu t’ennuies, je ne sais pas moi, prépare le repas. Il est bientôt midi.

-Ça fait huit ans qu’il est bientôt midi ! Tout s’est arrêté le jour où je t’ai rencontré. Depuis, j’attends…

          -On peut savoir quoi ?

-Que tu changes la pile de cette foutue horloge ! J’attends d’enfin voir passer le temps ailleurs que sur mon visage.

          -Tu n’as pas de rides !

-Si ! Et dans la tête aussi !

          -Des rides dans la tête ! C’est une trouvaille de ton magazine ?

-Très drôle… Tu sais quoi ? Quand je passe devant ce grand miroir j’ai l’impression d’être morte, je n’y vois plus mon reflet !

          -Ce sont les vampires qui ne se reflètent plus dans les miroirs, pas les morts.

-Tes sarcasmes ne m’atteignent plus. Je n’y vois plus mon reflet mais le tien oui, à travers ce que tu as fait de moi !

          -C'est-à-dire ?

-Oh arrête ce petit rire hautain !

          -Non mais qu’est-ce que tu veux à la fin ?

-Tu le sais très bien. Je veux… M’occuper de la chambre, tu m’entends ?

          -Nous y voilà ! Tu deviens maligne, je ne t’avais pas vu venir avec tes histoires de lifting. Bien sûr, il s’agissait de LA chambre. Toujours cette satané chambre !

-Je t’interdis de te mettre en colère ! Tu n’as pas le droit. Je VEUX m’occuper de la chambre.

          -Que crois-tu que nous fassions depuis tant d’années ? Pas de ma faute si c’est si long !

-Pas comme ça, tu m’entends ? Je suis si malheureuse, si tu savais. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi… Pourquoi tu t’obstines à ne pas vouloir de moi ?

          -Bien sûr que je veux de toi ma chérie ! La preuve, c’est avec toi que je veux cet enfant.

-Tu le veux avec moi mais… Pas de moi.

          -Je t’ai expliqué cent fois… Ce n’est rien contre toi. Je préfère juste l’adoption. Tu verras, nous aurons bientôt un beau bébé et cette chambre d’enfant sera MAGNIFIQUE.

-Je veux bien qu’au début tu préférais l’adoption, mais cela devient tellement long ! Ce serait si simple... Tu ne me trouves pas assez jolie ? Je peux faire plus qu’un lifting. Tu as peur que notre bébé me ressemble ? Je ne sais pas, qu’il ait mon caractère ?

          -Mais non enfin ! Crois-moi ce serait un bébé formidable s’il te ressemblait ! Et puis tu sais, l’important c’est l’éducation, et ça nous le ferons ensemble. J’ai lu dans un magazine que les parents adoptifs sont beaucoup plus importants que les parents biologiques.

-Tu lis des magazines féminins ?

          -Pas du tout ! Parfois en salle d’attente...

-Mais bien sûr…

          -Bien sûr ! Et puis, qu’est-ce que tu as contre l’adoption ? C’est un acte d’amour formidable. Il y a des milliers d’enfants malheureux, mieux vaut s’occuper d’eux avant d’en faire d’autres. C’est mon devoir de citoyen. Je ne peux pas concevoir de faire un enfant alors que tant souffrent ! Non vraiment… Il faut être un peu responsable et rattraper les erreurs de ceux qui ne l’ont pas étaient !

-Mais oui c’est formidable l’adoption… Quand on est stérile ! Célibataire ! Ou vieux ! Mais moi… Moi, je suis jeune, je suis mariée, je t’aime et je veux porter ton bébé !

          -Moi, moi, moi ! Ce que tu peux être égocentrique !

-Egocentrique ! Tu ne t’es pas vu ! Tu me refuses un bébé sous des prétextes d’action humanitaire mais tu mens ! Ça se saurait si tu voulais mettre ta vie au service des autres ! Je commence à te connaître, il y a autre chose ! Oh et puis arrête de tripoter cette horloge, tu m’énerves !

          -Faudrait savoir ! Je croyais que tu voulais voir passer le temps blabli blabla.

-Oui, je voudrais voir passer le temps… Mais pas le temps.

          -Ah… C’est le temps ou ce n’est pas le temps ?

-C’est le temps oui, mais ce n’est pas LE temps.

-C’est le temps mais ce n’est pas le temps…

-EXACTEMENT !

          -Comment diable veux-tu que je comprenne ton charabia ?

-C’est pourtant simple ! C’est le temps pour moi d’avoir un bébé. Là, tu as compris ? Assez de toutes ces histoires d’adoption. Je n’ai plus la patience.

          -Je suis censé lire ça sur la pile de l’horloge ?

-Parfaitement !

          -C’est écrit sacrément petit alors !

-Odieux ! Tu es odieux ! Je mets mes tripes sur la table et toi… Tu te moques ! Avant, on se disait tout. Maintenant… Dés que j’ai le malheur d’ouvrir mon cœur, tu attaques…

          -Tu m’oppresses avec cette histoire de bébé, voilà tout !

-Ah c’est ça ! En fait tu n’en as jamais voulu ? Pour calmer mes ardeurs tu as sorti cette histoire d’adoption mais c’était un bateau. Un radeau pourri ! Tu n’as jamais été sincère en fait.

          -Crois-moi, cet enfant je le veux… Et si ça se trouve bien plus que toi.

-Alors pourquoi ne veux-tu pas le faire avec moi ? Je te préviens aujourd’hui je ne te lâcherai pas, je veux savoir. De toute manière je n’ai plus rien à perdre.

           -Et toi ? Tu t’es posé un peu la question ? Pourquoi de moi ? Tu veux un bébé d’accord mais quelle importance de qui il est ?

-Comment peux t’on poser une telle question ? Tu es mon mari, je t’aime et c’est tout !

           -Ah ! Tu vois ! Tu n’as aucune excuse !

-Excuse ?

           -Je veux dire arguments, tu n’as aucun argument !

-Il faut des arguments pour avoir un bébé de son mari ?

           -Parfaitement ! Ça ne se fait pas à la légère figure-toi !

-Mais enfin pourquoi t’énerves-tu ? Qu’est-ce qui te fais si peur à la fin ? C’est la grossesse ? L’accouchement ?

            -Mais non. Tu m’exaspères ! Je n’ai pas peur, où vas-tu chercher des bêtises pareilles ?

-Je t’en supplie Vincent, si un jour dans ta vie tu dois être honnête avec moi, que ce soit aujourd’hui. Parce que moi… Je n’en peux plus de cette éternelle dispute. Et puis, il est bientôt trop tard pour moi, alors je dois savoir pourquoi à trente-huit ans, je n’ai toujours pas eu le droit d’être mère !

-Ne pleure pas ma chérie, ne pleure pas. Tu sais que je déteste ça…

-Ça ne sert à rien de me caresser la main, parle-moi plutôt ! Ne pas comprendre est la pire des punitions.

         -Ecoute, je te le répète. Je me sentirais vraiment plus à l’aise avec un enfant adopté, voilà.

-Pourquoi ?

          -Mais… Pff… Parce que… C’est difficile à expliquer.

-Crache le morceau s’il te plait. Sinon, je ne pourrais jamais arrêter de pleurer.

           -Oh arrête ! Tu n’as pas tant à te plaindre ! Le voisin par exemple, il n’a jamais voulu d’enfants, eh bien sa femme n’a pas eu le choix ! Tu es toujours obnubilée par ton petit monde. Au moins moi, je te donne la possibilité d’adopter !

-Que tu es gentil ! Tu ne veux pas me faire d’enfant, le voisin n’en a jamais voulu mais… Peut-être il y a d’autres hommes sur terre ! Peut-être même que parmi eux certains seraient prêts à avoir un bébé avec moi ! Y as-tu déjà pensé à ça ?

            -Je trouve ton chantage d’un goût très douteux.

-Tiens ! Tu ne rigoles plus ? Plus de réflexions désobligeantes sur la taille de mon cul ? Eh bien tu sais ce qu’il te reste à faire alors. Dis-moi ce qui ne va pas. Je suis ta femme enfin ! J’ai le droit de savoir.

-Tu es pénible quand même. C’est juste que…

-Que quoi ?

          -S’il te plait, laisse-moi tranquille.

-Non. C’est juste que quoi ?

          -C’est juste que je ne veux pas prendre un tel risque.

-Mais enfin quel risque ?

          -Pff… Celui de ressembler à mon père… Au moins cet enfant, il ne sera pas de moi. Je ne serai pas son père, alors je pourrais l’aimer comme un fils. Tiens voilà, l’horloge est réparée… Tu es contente ? »

 
© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"

Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits - Communauté : Plaisirs d'écrire
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Jeudi 24 septembre 2009 4 24 /09 /2009 15:09

L’Enfer :


  null

« Vous qui entrez, laissez toute espérance. »

 

« Qui a trahi meurt éternellement. »

 

« Voici venir la [ fraude ], voici celle qui infecte le monde ! »

 

« Votre avarice attriste le monde, opprimant les bons, exaltant les méchants. »

 

« Ce n’est pas assis sous la plume ni sous la couette, qu’on arrive à sa gloire ; or qui consume sa vie sans elle laisse de soi, sur terre, trace pareille à celle de la fumée dans l’air, et de l’écume dans l’eau. Lève-toi donc ; vaincs cette angoisse par la courage qui gagne les batailles, s’il ne fléchit pas sous le poids du corps. »

 

« La juste requête doit être suivie par l’action sans discours. »

 

« Lorsque ta vue veut pénétrer trop loin dans les ténèbres, il advient qu’en imaginant tu t’égares. »

 

 

Le purgatoire :

 

null "Horribles furent mes péchés, mais l'infinie bonté a de si grands bras qu'elle y accueille ce qui s'adresse à elle."

 

" L'homme en qui germe une pensée sur une autre pensée s'éloigne de son but; parce que la fougue de l'une ramollit l'autre."

 

"Que ferons-nous à qui nous veut du mal, si nous condamnons qui nous aime?"

 

"Laisse là maintenant, laisse toute crainte; tourne-toi par ici, et viens: entre avec sûreté."

 

 

 

Le Paradis :

 

null « La volonté, si elle ne veut pas, ne s’éteint pas. »

 

« Car il arrive que l’opinion hâtive penche souvent du mauvais côté, et puis la passion ligote l’intellect. »

 

« Mais toi, qui es-tu, qui veut t’asseoir en chaire pour juger à distance de mille milles avec la vue qui porte à un empan ? »

 

 

L'histoire:

Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai compris les 99 chants de cette trilogie !
Mais je dois avouer que leur lecture est passionnante et que cette pure fiction possède un pouvoir mystique impressionnant. Cette comédie nous montre les châtiments et récompenses qui nous serons infligés suivant que nous soyons bons ou mauvais… Cette illustration de l’au-delà colle si bien à l’imaginaire collectif qu’elle en devient troublante…
Et, même si je sais que « Vouloir les entendre est bas désir. », c'est quand même L'Enfer le plus marrant à lire!             
Par Annabelle Léna - Publié dans : Les citations de mes lectures - Communauté : Autour des citations
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Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /2009 13:19

            Personne ici bas ne connaît ma véritable identité. Ce n’est pas un secret d’Etat mais tout de même… Ma technique à moi, pour passer inaperçue, est de me métamorphoser en ruminant amorphe, telles les vaches paisibles qui pullulent dans le coin d’où je viens. Je demeure immobile à l’infini afin d’observer le défilé incessant des voitures à travers la fenêtre du hall d’entrée du dix-sept rue Montgrand. Pour plus de ressemblance, je me fends parfois la mâchoire d’un gigantesque chewing-gum et je me démonte le visage à la manière de ces bonnes femmes analphabètes que l’on croise dans les feuilletons télévisés. Lorsque quelques mouches téméraires se posent sur mes cheveux sales, je les fais voltiger au loin d’un hochement de tête lent et résigné. Voyez-vous, je n’ai pas d’autres choix… Malheureusement, c’est ainsi et seulement ainsi de nos jours que l’on ressemble à une véritable concierge dans un immeuble bourgeois.

            J’ null ai toujours un prétexte pour traîner dans les couloirs : mon balai. Pourtant Dieu sait que seuls les courants d’air déplacent la poussière de ce palais. Cependant je promène à longueur de journée ce formidable instrument de travail, feignant à merveille astiquer le sol mais c’est pour mieux épier les va-et-vient. Il m’arrive aussi très régulièrement de marmonner dans ma barbe afin que tous me pensent siphonnée et me laissent tranquille. Parce que, pour être honnête, moi, j’ai autre chose à faire que de les écouter me demander de nettoyer les marches de l’escalier. Si j’ai atterri ici, moi, ce n’est pas par l’intervention du Saint Esprit, mais bel et bien dans un but précis : accomplir une mission que seule l’organisation secrète dont je suis membre est capable de mener à bien.

Cela fait longtemps que nous agissons dans le quartier mais également dans toute la France, si besoin est. Malheureusement la demande est grandissante, voire exponentielle ! De toute part nous recevons des témoignages affligeants de personnes désespérées de voir le mal ainsi se propager, nous suppliant d’intervenir au plus vite, d’éradiquer ce fléau sur le champ. Notre organisation est submergée de récits atroces et insoutenables. A nous de rétablir l’ordre, de rendre justice ! Et ce, même si cela ne plait pas à tout le monde, même si certains nous jugent brutaux et violents. Non ! Nous ne sommes pas des sauvages ! Non ! Nous ne nous pensons pas au dessus des lois seulement… Il existe des lois bien plus redoutables que celles dictées par la justice. Nous les craignons et c’est pourquoi nous veillons à leurs strictes applications. Même si cela doit impliquer le sacrifice de nos vies.

 

Aujourd’hui ma mission est au dix-sept rue Montgrand, je compte bien donner entière satisfaction à mes employeurs. L’échec est un mot depuis longtemps banni de mon vocabulaire. Pour rien au monde, et Dieu m’est témoin, je ne décevrai mes compagnons de lutte. Mais peu importe mes états d’âmes, mes employeurs ne tolèreraient de toute manière aucun manquement. Il est donc de mon devoir d’exceller, tout simplement.

Le secret, l’élément décisif du bon déroulement d’une opération et de son plein succès réside dans la période d’observation. Il faut savoir prendre son temps pour être productif. L’être humain est un organisme complexe, dont l’équilibre demeure à tout moment extrêmement fragile. On ne peut le modeler sans précaution, au risque de le briser. Croyez-en ma terrible expérience… Ne rien brusquer, être doux comme l’agneau paisible des prairies de Babylone, voilà l’unique manière de réaliser des miracles. Ainsi dans ma vie j’ai tour à tour incarné des nounous, des assistantes, des vendeuses et aujourd’hui… Me voici concierge ! C’est la couverture parfaite qui me permet depuis trois mois de guetter chaque geste de M. Durcas, le locataire du troisième et de Mme Virgo, propriétaire au cinquième, veuve du général Virgo, décédé dans d’étranges circonstances. Paix à son âme.

 

            M. Durcas est ingénieur. Il est le premier à quitter l’immeuble chaque matin, avec son costume et sa mallette en cuir. M’est d’avis que c’est du faux d’ailleurs. Sa démarche est assurée, jamais sa tête ne se penche vers ses contemporains, son front demeure haut au dessus de la masse. Il me dit bonjour mais jamais bonsoir. Il tient son courrier à deux mains, comme s’il s’agissait d’un trésor biblique que nul ne devait convoiter. Il essuie toujours ses pieds sur le paillasson même par beau temps et n’utilise jamais l’ascenseur. M. Durcas est marié à une ombre, un fantôme qu’il me semble apercevoir roder parfois sur le pallier quand leur chat s’échappe et deux fois par semaine lorsqu’elle se rend à ses cours de broderie sur soie.

 

Quant à Mme Virgo, c’est très simple, elle ne me parle pas. Pas un sourire, pas un regard, pas un mot : telle est sa devise en présence d’une femme. De son vivant, le général l’a si souvent mise en compétition avec celles du quartier que la veuve est conditionnée à haïr toute représentante du sexe féminin. Ses jupes sont strictes et ses talons claquent pour faire tourner les têtes des hommes. Ses ongles sont manucurés mais elle ne porte aucune bague, pas plus que de boucles d’oreilles d’ailleurs. Les revues intellectuelles se bousculent dans sa boîte aux lettres pourtant elles s’entassent encore emballées dans le vide ordure. Belle tentative pour impressionner son monde mais à moi, on ne me la fait pas. Je sais que ce sont les magazines féminins qui s’entassent sous son lit. Mon œil est aiguisé. C’est simple : je suis partout. Mme Virgo écoute la musique très fort après le repas pour camoufler le bruit de son appareil de massage anticellulite. La veuve simule avec brio une larme au coin de l’œil à l’évocation de son défunt mari pourtant plus aucune photo de lui n’orne les murs de leurs duplex.

 

            M. Durcas et Mme Virgo se saluent froidement lorsqu’ils se croisent dans le hall d’entrée mais leur comportement est pour nous limpide comme les évangiles. Nous savons, de sources sûres, qu’ils vivent dans le péché de l’adultère et forniquent très régulièrement sans le moindre repenti. D’après nos indices ils se retrouvent une fois par semaine dans une des caves du second sous-sol afin de libérer leurs monstrueuses pulsions. A l’inspection de leur tanière, je n’eus pas peur, non, pourtant il me fallut réunir tout mon sang froid afin de supporter ces visions de péchés obscènes. Oui… Je suis un peu médium. Mais inutile de les juger ! Non ! Retenons les démons de cette tentation primitive ! Juger n’a jamais, jamais ! amélioré notre monde. Les brebis égarées peuvent parfois abriter les âmes les plus pures. Il suffit, pour s’en apercevoir, de les délivrer de l’emprise de Satan. C’est la tâche qui est mienne aujourd’hui, confiée par les plus hautes autorités. Les miracles peuvent parfois être à la portée de simples mortels tel que votre humble serviteur. Eh oui… A me voir ainsi déambuler dans mon tablier crasseux, nul n’imaginerait que je suis une agent spéciale, envoyée par monseigneur l’évêque de l’église du Chemin de Croix afin de redresser les mœurs des habitants de l’immeuble.

 

            Depuis mon plus jeune âge, j’ai reçu un entraînement null intensif délivré par l’armée secrète du Pape. Au programme quotidien : filatures, techniques d’écoutes, camouflage en milieux hostiles et combat rapproché au cas où... Je maîtrise le coup de pied retourné comme personne ici bas. Le double jeté de couteaux en aveugle m’est un jeu d’enfant. Je pourrais écrire un livre sur les techniques d’assauts à mains nues des âmes possédées. Et je ne vous parle même pas de mes prouesses en cri qui tue. J’ai également suivi sur le terrain le très célèbre Saint Père Michel pendant de longues années, lui qui maniait si bien le crucifix que les démons s’évanouissaient sur plusieurs mètres à la ronde. Paix à son âme, le mauvais maniement d’un mounchakou enflammé lui fut malheureusement fatal le mois dernier.

 

            Mais revenons à nos brebis égarées car il est temps d’entrer en piste. Comme toujours, le trac resserre quelque peu mon estomac mais j’irai au bout de ma mission. Dieu m’est témoin. Ma phase d’observation fût concluante, leurs horaires n’ont plus l’ombre d’un secret pour moi. Je dispose de deux heures précises pour truffer leurs appartements. Je n’ai pas peur puisque je marche dans Ses pas. Je forcerai discrètement leurs serrures respectives à l’aide du passe-partout spécial Vatican puis je dissimulerai habillement le matériel : quelques micros dans les pots de fleurs et un mini diffuseur d’hologrammes dans une statue. Dans quelques heures ils seront chacun chez eux, seuls, c’est alors que je leur projetterai une apparition divine. Après cela, nul doute qu’ils seront foudroyés par l’illumination et le chemin du retour au bercail sera enfin une évidence. Tous les pratiquants ont un jour reçu La révélation. Eh bien… Je sais que ce n’est pas bien de vous avouer ce secret mais… C’est toujours ainsi que cela se passe... Magie de la conversion ! Les brebis égarées, à nouveau guidées par Le berger, rejoignent nos troupeaux. Elle, aura droit à Sainte Thérèse de Constantine et lui, Saint Sébastopol de Lourdes. Un son et lumière chrétien, il n’y a rien de mieux pour convertir deux fornicateurs.


© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés" 

Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits - Communauté : Le Livre Virtuel
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Annabelle Léna

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