« Vincent, je ne vais pas me faire charcuter par le premier escroc venu pour que tu puisses dormir
paisiblement sur tes économies.
-Il y a d’autres solutions, non ?
-Non ! Un bon lifting se paie environ trois mille euros.
-D’accord mais, à trente-huit ans, as-tu réellement besoin d’un BON lifting ?
-Oui, c’est écrit là.
-Par pitié, arrête de lire ces magazines féminins !
-Que veux-tu que je fasse d’autre ? Enfermée toute la journée à regarder Môsieur travailler à son
bureau. Je n’aurais jamais du accepter d’être ta femme au foyer. Ça, je le savais, que je m’ennuierai à mourir. Il ne se passe jamais rien ! D’ailleurs il n’y a rien. A part cette table
bancale que tu as daigné m’installer, le salon est un désert ménager.
-Allé, c’est parti !
-Et ces mûrs… Tout blanc, quelle idée ! Je ne peux même pas les regarder, ils
m’éblouissent !
-Forcément qu’ils t’éblouissent !
Toujours assise en plein soleil ! Tu aurais moins de rides en t’installant à l’ombre. Ce n’est pas écrit dans ton magazine ?
-Tu te crois malin ? Je m’assois où alors ? Tous les meubles sont miteux. Impossible de
s’appuyer dessus, ils s’effondrent.
-Le problème n’est pas la solidité des meubles ma
chérie, mais plutôt ce que tu ingurgites à chaque repas.
-Puisque je te dis que j’ai le droit de manger des pâtes !
-Dans un régime ?
-Parfaitement ! Au blé complet ! C’est écrit là.
-C’est surtout écrit sur tes hanches comme on dit. Tu es sûr que
c’est d’un lifting dont tu as besoin ?
-Je vois qu’il y a du progrès entre nous, on passe aux insultes.
-Ma chérie, je plaisantais voyons ! Tu es
parfaite. Mais… Si tu t’ennuies, je ne sais pas moi, prépare le repas. Il est bientôt midi.
-Ça fait huit ans qu’il est bientôt midi ! Tout s’est arrêté le jour où je t’ai rencontré. Depuis,
j’attends…
-On peut savoir quoi ?
-Que tu changes la pile de cette foutue horloge ! J’attends d’enfin voir passer le temps ailleurs que
sur mon visage.
-Tu n’as pas de rides !
-Si ! Et dans la tête aussi !
-Des rides dans la tête ! C’est une trouvaille
de ton magazine ?
-Très drôle… Tu sais quoi ? Quand je passe devant ce grand miroir j’ai l’impression d’être morte, je
n’y vois plus mon reflet !
-Ce sont les vampires qui ne se reflètent plus dans
les miroirs, pas les morts.
-Tes sarcasmes ne m’atteignent plus. Je n’y vois plus mon reflet mais le tien oui, à travers ce que tu as
fait de moi !
-C'est-à-dire ?
-Oh arrête ce petit rire hautain !
-Non mais qu’est-ce que tu veux à la
fin ?
-Tu le sais très bien. Je veux… M’occuper de la chambre, tu m’entends ?
-Nous y voilà ! Tu deviens maligne, je ne
t’avais pas vu venir avec tes histoires de lifting. Bien sûr, il s’agissait de LA chambre. Toujours cette satané chambre !
-Je t’interdis de te mettre en colère ! Tu n’as pas le droit. Je VEUX m’occuper de la
chambre.
-Que crois-tu que nous fassions depuis tant
d’années ? Pas de ma faute si c’est si long !
-Pas comme ça, tu m’entends ? Je suis si malheureuse, si tu savais. Je n’arrive pas à comprendre
pourquoi… Pourquoi tu t’obstines à ne pas vouloir de moi ?
-Bien sûr que je veux de toi ma chérie ! La
preuve, c’est avec toi que je veux cet enfant.
-Tu le veux avec moi mais… Pas de moi.
-Je t’ai expliqué cent fois… Ce n’est rien contre
toi. Je préfère juste l’adoption. Tu verras, nous aurons bientôt un beau bébé et cette chambre d’enfant sera MAGNIFIQUE.
-Je veux bien qu’au début tu préférais l’adoption, mais cela devient tellement long ! Ce serait si
simple... Tu ne me trouves pas assez jolie ? Je peux faire plus qu’un lifting. Tu as peur que notre bébé me ressemble ? Je ne sais pas, qu’il ait mon caractère ?
-Mais non enfin ! Crois-moi ce serait un bébé
formidable s’il te ressemblait ! Et puis tu sais, l’important c’est l’éducation, et ça nous le ferons ensemble. J’ai lu dans un magazine que les parents adoptifs sont beaucoup plus
importants que les parents biologiques.
-Tu lis des magazines féminins ?
-Pas du tout ! Parfois en salle d’attente...
-Mais bien sûr…
-Bien sûr ! Et puis, qu’est-ce que tu as
contre l’adoption ? C’est un acte d’amour formidable. Il y a des milliers d’enfants malheureux, mieux vaut s’occuper d’eux avant d’en faire d’autres. C’est mon devoir de citoyen. Je ne peux
pas concevoir de faire un enfant alors que tant souffrent ! Non vraiment… Il faut être un peu responsable et rattraper les erreurs de ceux qui ne l’ont pas étaient !
-Mais oui c’est formidable l’adoption… Quand on est stérile ! Célibataire ! Ou vieux ! Mais
moi… Moi, je suis jeune, je suis mariée, je t’aime et je veux porter ton bébé !
-Moi, moi, moi ! Ce que tu peux être
égocentrique !
-Egocentrique ! Tu ne t’es pas vu ! Tu me refuses un bébé sous des prétextes d’action
humanitaire mais tu mens ! Ça se saurait si tu voulais mettre ta vie au service des autres ! Je commence à te connaître, il y a autre chose ! Oh et puis arrête de tripoter cette
horloge, tu m’énerves !
-Faudrait savoir ! Je croyais que tu voulais
voir passer le temps blabli blabla.
-Oui, je voudrais voir passer le temps… Mais pas le temps.
-Ah… C’est le temps ou ce n’est pas le
temps ?
-C’est le temps oui, mais ce n’est pas LE temps.
-C’est le temps mais ce n’est pas le temps…
-EXACTEMENT !
-Comment diable veux-tu que je comprenne ton
charabia ?
-C’est pourtant simple ! C’est le temps pour moi d’avoir un bébé. Là, tu as compris ? Assez de
toutes ces histoires d’adoption. Je n’ai plus la patience.
-Je suis censé lire ça sur la pile de
l’horloge ?
-Parfaitement !
-C’est écrit sacrément petit
alors !
-Odieux ! Tu es odieux ! Je mets mes tripes sur la table et toi… Tu te moques ! Avant, on
se disait tout. Maintenant… Dés que j’ai le malheur d’ouvrir mon cœur, tu attaques…
-Tu m’oppresses avec cette histoire de bébé,
voilà tout !
-Ah c’est ça ! En fait tu n’en as jamais voulu ? Pour calmer mes ardeurs tu as sorti cette
histoire d’adoption mais c’était un bateau. Un radeau pourri ! Tu n’as jamais été sincère en fait.
-Crois-moi, cet enfant je le veux… Et si ça se
trouve bien plus que toi.
-Alors pourquoi ne veux-tu pas le faire avec moi ? Je te préviens aujourd’hui je ne te lâcherai pas,
je veux savoir. De toute manière je n’ai plus rien à perdre.
-Et toi ? Tu t’es posé un peu la
question ? Pourquoi de moi ? Tu veux un bébé d’accord mais quelle importance de qui il est ?
-Comment peux t’on poser une telle question ? Tu es mon mari, je t’aime et c’est
tout !
-Ah ! Tu vois ! Tu n’as aucune
excuse !
-Excuse ?
-Je veux dire arguments, tu n’as aucun
argument !
-Il faut des arguments pour avoir un bébé de son mari ?
-Parfaitement ! Ça ne se fait pas à la
légère figure-toi !
-Mais enfin pourquoi t’énerves-tu ? Qu’est-ce qui te fais si peur à la fin ? C’est la
grossesse ? L’accouchement ?
-Mais non. Tu m’exaspères ! Je
n’ai pas peur, où vas-tu chercher des bêtises pareilles ?
-Je t’en supplie Vincent, si un jour dans ta vie tu dois être honnête avec moi, que ce soit aujourd’hui.
Parce que moi… Je n’en peux plus de cette éternelle dispute. Et puis, il est bientôt trop tard pour moi, alors je dois savoir pourquoi à trente-huit ans, je n’ai toujours pas eu le droit d’être
mère !
-Ne pleure pas ma chérie, ne pleure pas. Tu sais que je déteste ça…
-Ça ne sert à rien de me caresser la main, parle-moi plutôt ! Ne pas comprendre est la pire des
punitions.
-Ecoute, je te le répète. Je me sentirais vraiment plus à
l’aise avec un enfant adopté, voilà.
-Pourquoi ?
-Mais… Pff… Parce que… C’est difficile à
expliquer.
-Crache le morceau s’il te plait. Sinon, je ne pourrais jamais arrêter de pleurer.
-Oh arrête ! Tu n’as pas tant à te
plaindre ! Le voisin par exemple, il n’a jamais voulu d’enfants, eh bien sa femme n’a pas eu le choix ! Tu es toujours obnubilée par ton petit monde. Au moins moi, je te donne la
possibilité d’adopter !
-Que tu es gentil ! Tu ne veux pas me faire d’enfant, le voisin n’en a jamais voulu mais… Peut-être
il y a d’autres hommes sur terre ! Peut-être même que parmi eux certains seraient prêts à avoir un bébé avec moi ! Y as-tu déjà pensé à ça ?
-Je trouve ton chantage d’un goût très
douteux.
-Tiens ! Tu ne rigoles plus ? Plus de réflexions désobligeantes sur la taille de mon cul ?
Eh bien tu sais ce qu’il te reste à faire alors. Dis-moi ce qui ne va pas. Je suis ta femme enfin ! J’ai le droit de savoir.
-Tu es pénible quand même. C’est juste que…
-Que quoi ?
-S’il te plait, laisse-moi
tranquille.
-Non. C’est juste que quoi ?
-C’est juste que je ne veux pas prendre un tel
risque.
-Mais enfin quel risque ?
-Pff… Celui de ressembler à mon père… Au moins
cet enfant, il ne sera pas de moi. Je ne serai pas son père, alors je pourrais l’aimer comme un fils. Tiens voilà, l’horloge est réparée… Tu es contente ? »
© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"