Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /2009 13:19

            Personne ici bas ne connaît ma véritable identité. Ce n’est pas un secret d’Etat mais tout de même… Ma technique à moi, pour passer inaperçue, est de me métamorphoser en ruminant amorphe, telles les vaches paisibles qui pullulent dans le coin d’où je viens. Je demeure immobile à l’infini afin d’observer le défilé incessant des voitures à travers la fenêtre du hall d’entrée du dix-sept rue Montgrand. Pour plus de ressemblance, je me fends parfois la mâchoire d’un gigantesque chewing-gum et je me démonte le visage à la manière de ces bonnes femmes analphabètes que l’on croise dans les feuilletons télévisés. Lorsque quelques mouches téméraires se posent sur mes cheveux sales, je les fais voltiger au loin d’un hochement de tête lent et résigné. Voyez-vous, je n’ai pas d’autres choix… Malheureusement, c’est ainsi et seulement ainsi de nos jours que l’on ressemble à une véritable concierge dans un immeuble bourgeois.

            J’ null ai toujours un prétexte pour traîner dans les couloirs : mon balai. Pourtant Dieu sait que seuls les courants d’air déplacent la poussière de ce palais. Cependant je promène à longueur de journée ce formidable instrument de travail, feignant à merveille astiquer le sol mais c’est pour mieux épier les va-et-vient. Il m’arrive aussi très régulièrement de marmonner dans ma barbe afin que tous me pensent siphonnée et me laissent tranquille. Parce que, pour être honnête, moi, j’ai autre chose à faire que de les écouter me demander de nettoyer les marches de l’escalier. Si j’ai atterri ici, moi, ce n’est pas par l’intervention du Saint Esprit, mais bel et bien dans un but précis : accomplir une mission que seule l’organisation secrète dont je suis membre est capable de mener à bien.

Cela fait longtemps que nous agissons dans le quartier mais également dans toute la France, si besoin est. Malheureusement la demande est grandissante, voire exponentielle ! De toute part nous recevons des témoignages affligeants de personnes désespérées de voir le mal ainsi se propager, nous suppliant d’intervenir au plus vite, d’éradiquer ce fléau sur le champ. Notre organisation est submergée de récits atroces et insoutenables. A nous de rétablir l’ordre, de rendre justice ! Et ce, même si cela ne plait pas à tout le monde, même si certains nous jugent brutaux et violents. Non ! Nous ne sommes pas des sauvages ! Non ! Nous ne nous pensons pas au dessus des lois seulement… Il existe des lois bien plus redoutables que celles dictées par la justice. Nous les craignons et c’est pourquoi nous veillons à leurs strictes applications. Même si cela doit impliquer le sacrifice de nos vies.

 

Aujourd’hui ma mission est au dix-sept rue Montgrand, je compte bien donner entière satisfaction à mes employeurs. L’échec est un mot depuis longtemps banni de mon vocabulaire. Pour rien au monde, et Dieu m’est témoin, je ne décevrai mes compagnons de lutte. Mais peu importe mes états d’âmes, mes employeurs ne tolèreraient de toute manière aucun manquement. Il est donc de mon devoir d’exceller, tout simplement.

Le secret, l’élément décisif du bon déroulement d’une opération et de son plein succès réside dans la période d’observation. Il faut savoir prendre son temps pour être productif. L’être humain est un organisme complexe, dont l’équilibre demeure à tout moment extrêmement fragile. On ne peut le modeler sans précaution, au risque de le briser. Croyez-en ma terrible expérience… Ne rien brusquer, être doux comme l’agneau paisible des prairies de Babylone, voilà l’unique manière de réaliser des miracles. Ainsi dans ma vie j’ai tour à tour incarné des nounous, des assistantes, des vendeuses et aujourd’hui… Me voici concierge ! C’est la couverture parfaite qui me permet depuis trois mois de guetter chaque geste de M. Durcas, le locataire du troisième et de Mme Virgo, propriétaire au cinquième, veuve du général Virgo, décédé dans d’étranges circonstances. Paix à son âme.

 

            M. Durcas est ingénieur. Il est le premier à quitter l’immeuble chaque matin, avec son costume et sa mallette en cuir. M’est d’avis que c’est du faux d’ailleurs. Sa démarche est assurée, jamais sa tête ne se penche vers ses contemporains, son front demeure haut au dessus de la masse. Il me dit bonjour mais jamais bonsoir. Il tient son courrier à deux mains, comme s’il s’agissait d’un trésor biblique que nul ne devait convoiter. Il essuie toujours ses pieds sur le paillasson même par beau temps et n’utilise jamais l’ascenseur. M. Durcas est marié à une ombre, un fantôme qu’il me semble apercevoir roder parfois sur le pallier quand leur chat s’échappe et deux fois par semaine lorsqu’elle se rend à ses cours de broderie sur soie.

 

Quant à Mme Virgo, c’est très simple, elle ne me parle pas. Pas un sourire, pas un regard, pas un mot : telle est sa devise en présence d’une femme. De son vivant, le général l’a si souvent mise en compétition avec celles du quartier que la veuve est conditionnée à haïr toute représentante du sexe féminin. Ses jupes sont strictes et ses talons claquent pour faire tourner les têtes des hommes. Ses ongles sont manucurés mais elle ne porte aucune bague, pas plus que de boucles d’oreilles d’ailleurs. Les revues intellectuelles se bousculent dans sa boîte aux lettres pourtant elles s’entassent encore emballées dans le vide ordure. Belle tentative pour impressionner son monde mais à moi, on ne me la fait pas. Je sais que ce sont les magazines féminins qui s’entassent sous son lit. Mon œil est aiguisé. C’est simple : je suis partout. Mme Virgo écoute la musique très fort après le repas pour camoufler le bruit de son appareil de massage anticellulite. La veuve simule avec brio une larme au coin de l’œil à l’évocation de son défunt mari pourtant plus aucune photo de lui n’orne les murs de leurs duplex.

 

            M. Durcas et Mme Virgo se saluent froidement lorsqu’ils se croisent dans le hall d’entrée mais leur comportement est pour nous limpide comme les évangiles. Nous savons, de sources sûres, qu’ils vivent dans le péché de l’adultère et forniquent très régulièrement sans le moindre repenti. D’après nos indices ils se retrouvent une fois par semaine dans une des caves du second sous-sol afin de libérer leurs monstrueuses pulsions. A l’inspection de leur tanière, je n’eus pas peur, non, pourtant il me fallut réunir tout mon sang froid afin de supporter ces visions de péchés obscènes. Oui… Je suis un peu médium. Mais inutile de les juger ! Non ! Retenons les démons de cette tentation primitive ! Juger n’a jamais, jamais ! amélioré notre monde. Les brebis égarées peuvent parfois abriter les âmes les plus pures. Il suffit, pour s’en apercevoir, de les délivrer de l’emprise de Satan. C’est la tâche qui est mienne aujourd’hui, confiée par les plus hautes autorités. Les miracles peuvent parfois être à la portée de simples mortels tel que votre humble serviteur. Eh oui… A me voir ainsi déambuler dans mon tablier crasseux, nul n’imaginerait que je suis une agent spéciale, envoyée par monseigneur l’évêque de l’église du Chemin de Croix afin de redresser les mœurs des habitants de l’immeuble.

 

            Depuis mon plus jeune âge, j’ai reçu un entraînement null intensif délivré par l’armée secrète du Pape. Au programme quotidien : filatures, techniques d’écoutes, camouflage en milieux hostiles et combat rapproché au cas où... Je maîtrise le coup de pied retourné comme personne ici bas. Le double jeté de couteaux en aveugle m’est un jeu d’enfant. Je pourrais écrire un livre sur les techniques d’assauts à mains nues des âmes possédées. Et je ne vous parle même pas de mes prouesses en cri qui tue. J’ai également suivi sur le terrain le très célèbre Saint Père Michel pendant de longues années, lui qui maniait si bien le crucifix que les démons s’évanouissaient sur plusieurs mètres à la ronde. Paix à son âme, le mauvais maniement d’un mounchakou enflammé lui fut malheureusement fatal le mois dernier.

 

            Mais revenons à nos brebis égarées car il est temps d’entrer en piste. Comme toujours, le trac resserre quelque peu mon estomac mais j’irai au bout de ma mission. Dieu m’est témoin. Ma phase d’observation fût concluante, leurs horaires n’ont plus l’ombre d’un secret pour moi. Je dispose de deux heures précises pour truffer leurs appartements. Je n’ai pas peur puisque je marche dans Ses pas. Je forcerai discrètement leurs serrures respectives à l’aide du passe-partout spécial Vatican puis je dissimulerai habillement le matériel : quelques micros dans les pots de fleurs et un mini diffuseur d’hologrammes dans une statue. Dans quelques heures ils seront chacun chez eux, seuls, c’est alors que je leur projetterai une apparition divine. Après cela, nul doute qu’ils seront foudroyés par l’illumination et le chemin du retour au bercail sera enfin une évidence. Tous les pratiquants ont un jour reçu La révélation. Eh bien… Je sais que ce n’est pas bien de vous avouer ce secret mais… C’est toujours ainsi que cela se passe... Magie de la conversion ! Les brebis égarées, à nouveau guidées par Le berger, rejoignent nos troupeaux. Elle, aura droit à Sainte Thérèse de Constantine et lui, Saint Sébastopol de Lourdes. Un son et lumière chrétien, il n’y a rien de mieux pour convertir deux fornicateurs.


© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés" 

Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits - Communauté : Le Livre Virtuel
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Jeudi 27 août 2009 4 27 /08 /2009 16:30


null « Elle me donnait tant de plaisir que j’en eus une peine immense. »

 

« Brusquement je veux le monde en pièces et les hommes en bouillie ! »

 

« Nous serions restés là jusqu’à ce que je grandisse et même après, à n’attendre rien que le lendemain pour repartir sur ces chemins. Il n’y avait plus les fracas du préau et les silences de la classe quand le maître fouille nos yeux pour savoir qui va être interrogé, ni les départs nocturnes de ma mère vers les hôpitaux. Il n’y avait que le soleil pour nous chauffer tranquillement, sans personne pour demander pourquoi nous n’avions plus envie de bouger, pourquoi nous restions là avec le pigeonnier, sur l’éternité de ces pierres blanchies par l’immobilité. »

 

« « Vous voulez la tuer votre mère ? » [ ] Je me suis mis à marcher seul avec cette phrase accrochée à mon cou comme un grelot de chagrin. Quand j’allais à travers le sable des pinèdes, quand je mangeais le soir loin de notre cuisine, quand je faisais semblant de m’amuser, quand je m’éveillais chaque nuit dans le long dortoir qui domine le chemin escarpé que ma mère avait repris toute seule. Quand je l’oubliais, elle était encore là cette phrase de nuit, comme une ombre qui marche à côté de vous sans trêve, dans un pays où le soleil ne se couche jamais. »

 

« Voilà ce que j’aime dans la vie, ce qui se passe dehors et qu’on ne me demande rien. »

 

« Je compris que le bonheur ça n’arrive jamais. »

 

 L'histoire:

 

Que dire de René Frégni si ce n’est qu’il manque me crever le cœur à chaque phrase et ce dans chacun de ses livres ! Sa sensibilité à fleur de plume ne peut laisser indifférent.


Le voleur d’innocence, c’est un enfant révolté contre la pauvreté de sa famille et la maladie de sa mère, un enfant qui ira trop loin…

Par Annabelle Léna - Publié dans : Les citations de mes lectures
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Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /2009 10:44

          
           Elle partirait un peu plus chaque jour, c’est certain, jusqu’à ne plus être là… évidement. Au commencement, seuls ses doigts battraient en retraite. Sous le soleil étouffant de Marseille, l’extrémité de ses phalanges picoteraient soudain de froid. Sans cesse il lui faudrait se frotter les mains l’une contre l’autre pour espérer les réchauffer légèrement. Mais toujours reviendrait l’engourdissement du froid et cette satanée couleur bleutée d’outre-tombe. A contrecœur, elle se résoudrait à voler des gants de ski en plein été. Partout les honnêtes gens la dévisageraient, jaseraient sous cape en montrant du doigt cette bonne femme en débardeur et gants de ski. Partout sauf lorsqu’elle arpenterait les trottoirs de son quartier, son quartier nord. Au nord de Marseille, passé l’extrême, plus rien n’e st étrange. Des matelas dorment paisiblement sur les trottoirs, à côté des frigos défenestrés la veille. Les automobilistes appliquent le code de la route du plus fort, menacent chaque piéton. Les rotweillers rodent, guettent entre les ordures, protégent le territoire qu’ils se sont attribués en l’absence de maître. Alors une femme en gants de ski…

           
           Ainsi accoutrée, elle regagnerait quelques sensations au bout des doigts mais, en apercevant flotter les burqas sombres des femmes fraîchement respectées de son quartier nord, le froid la saisirait de nouveau. La chair de poule envahirait ses avant-bras, ses mollets. Elle ne pourrait plus faire un pas sans sautiller d’un pied sur l’autre, luttant contre le givre formé à même sa peau. Il ne lui resterait plus qu’à chercher un pantalon polaire au centre de la Croix-Rouge, en face de son antenne pôle emploi. Etrangement, le souffle d’une rumeur affirmait qu’à côté des antennes pôles emplois des quartiers sud, il y avait parfois de belles grandes surfaces…

« C’est impossible. » Se résonnerait-elle en claquant des dents.

            Elle tenterait de se réchauffer, dans sa chambre surchauffée, sous ses deux couettes emmitouflée, mais en vain. Dès que pointeraient les hurlements des voisins, oppressants et insoutenables, elle soufflerait de désespoir, une buée dense de condensation s’échapperait lourdement d’entre ses lèvres.

             Ses mains, ses pieds, ses avants-bras, ses mollets ne seraient pas partis depuis longtemps que bientôt son visage plierait également bagage, lorsqu’on lui refuserait une fois de plus, la fois de trop, un emploi, sous des prétextes étranges et incompréhensibles, étrangement incompréhensibles. La tête ailleurs, elle ne se forcerait même plus à sourire. Tout juste promènerait-elle son visage figé et son regard éteint sur les trottoirs marseillais. Au début, les gens parleraient d’égarement, d’absence, tout au plus d’absentéisme. Bien au contraire, elle devinerait enfin son chemin. Elle partirait, un peu plus chaque jour, immobile au sein de son quartier nord. Le décrépitement des façades et la dégringolation des murs feraient neiger sur elle de gros flocons lourds et douloureux. Pour finir, son cerveau quitterait les lieux, déserterait la place. Les gens n’oseraient même plus approcher cette folle qui ne répond plus lorsqu’on secoue son bras.

 

            Elle ouvrirait les yeux sur une étendue blanche, un Ice-Coco fraîchement pilé à la main. A perte de vue s’offrirait un horizon vierge de tags, rien ni personne à part évidemment quelques phoques à tête de mouette. Elle découvrirait un monde silencieux où le vent ne serait contré par aucune barre d’immeubles, où le soleil brillerait pour tous. Curieuse, elle arpenterait le paysage sans trêve, sautillant parfois d’un iceberg à l’autre, se laissant glisser sur les fesses dans les descentes. Un orignal se joindrait à sa marche pour lui expliquer les baies sauvages dont elle se nourrirait.

            Puis soudain elle stopperait son élan, discernant la silhouette hostile d’un groupe d’homme approchant dans sa direction. Prise de panique qu’elle serait de ne pas trouver sa bombe lacrymogène, elle fabriquerait en hâte des boules de neige bien compactes mais étrangement le groupe d’homme la dépasserait sans aucune insulte, ni même le moindre petit crachat.

             Il ferait froid, très froid, pourtant après cette rencontre elle aurait très vite chaud de Marseille. Le dos moite de sa ville collerait à sa peau. Elle déciderait alors d’aller voir un ailleurs, encore légèrement plus au nord, s’il existait un peu de fraîcheur. Des glaciers flambant neuf trôneraient en place des HLM insalubres. Elle suffoquerait de chaleur et déciderait d’abandonner, aux pieds de ses immeubles glaciaux, ses gants de ski, son anorak et son pantalon polaire. Cela pourrait servir à un autre…

            Ainsi plus légère, elle reprendrait son méridien mais Marseille transpirerait encore de tous ses pores. Chaque fois que ses pieds toucheraient la banquise, une petite flaque baignerait soudain ses orteils, obligeant l’orignal à s’ éloigner. Tout naturellement elle demanderait alors le chemin d’une auberge au premier ours venu et, arrivée à destination, après le quatrième igloo à gauche, elle s’installerait confortablement pour la nuit. Par moment des tremblements envahiraient ses membres lorsque certains oseraient lui secouer le bras à Marseille, ou lui faire les poches, ou bien pire encore… Mais cela ne l’empêcherait pas de s’endormir paisiblement dans la fraîcheur du quartier pôle nord, si seulement elle en trouvait le chemin, troisième à gauche après son cœur.

© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"

Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits - Communauté : jeune auteur et compositeur
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Annabelle Léna

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