Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /2009 16:35

 

 

A la terrasse de ce café crasseux, Joseph languissait une remorqueuse pour récupérer sa réalité: un certain dossier Pablo à boui bouiplaider à quinze heures. Pendant que sa voiture en panne fumait des cumulus à évaporer la route, l'homme héritait d'une pause désespérément longue. Il s'impatientait dans ce trou en bordure de nulle part. Son costume haute couture boudait le contact rustique de cette chaise pliante mais, puisque cette demoiselle en robe rouge, accoudée au comptoir souillé, conservait son élégance, il n'avait qu'à faire de même. S'il l'avait payé une petite fortune, ce costume, c'était bien pour faire de lui un homme distingué en toutes circonstances, peu importait le décor et les fientes de pigeons incrustées entre les lamelles du plancher. Car voilà, Joseph n'était pas seul. Dans ce boui-boui sordide, une étrange brune en robe du soir était perchée sur un tabouret du bar, dos à lui.

Joseph l’observait en se demandant si elle était, tout comme lui, perdue ,ou bien si elle attendait quelqu'un. Quelle idée de s'habiller ainsi pour un début d'après-midi dans un routier! Joseph s’amusait d’un tel accoutrement mais au fond, peu lui importait cette femme, peut-être une simple putain. Lui était magistrat après tout, mieux valait se concentrer sur le dossier Pablo…

 

            Pourtant une irritation sournoise titillait l’homme... Elle ne le regardait pas. Joseph était le seul représentant de la race masculine à ne pas avoir des mains de paysans sur plusieurs kilomètres à la ronde, mais cette femme ne le regardait pas. Un homme de son élégance captait les regards féminins, tous les regards féminins. La situation devenait vexante.

            Durant de longues minutes, Joseph tenta de prouver sa présence à cette table en exhibant la grandeur de sa position sociale. Ses doigts martelaient son attaché-case, les pages de son agenda claquaient bruyamment alors qu'il survolait, entre chaque feuillet, ses innombrables responsabilités. Le serveur l'observait mais elle, ne le regardait toujours pas. N'importe quelle fille de la campagne aurait bavé devant lui mais elle, elle se permettait de ne pas le regarder. Mais après tout… peu lui importait cette vulgaire putain. La dépanneuse attaquait peut-être le dernier virage pour le ramener à sa vie, ce ne serait plus très long. Joseph serra puis desserra ses mains. Ces chaleurs lourdes faisaient toujours gonfler ses doigts et son alliance l’oppressait atrocement. Il desserra également son col de cravate car le soleil ne l'épargnait guère à travers la vigne suspendue, ou bien était-ce autre chose…

 

            A croire que la dépanneuse n'attaquait pas le dernier virage… Joseph ne regardait plus qu'elle, son dos qu’elle persistait à seulement offrir. Pas grand chose d'autre sous les yeux certes, pourtant le mur sur lequel il s'appuyait se serait fissuré à grands bruits que l’homme n'aurait pas détourné les yeux de ces frêles épaules à apprivoiser. Joseph songeait à l'étrangeté de la vie: sa femme ne s'habillait jamais en rouge, la couleur de la tentation qu'elle disait. Tout bien réfléchi, que viendrait faire une putain en rase campagne ? Le secret de cette femme aux escarpins devait être bien plus complexe. Et pour commencer, à quoi ressemblait-elle ? La beauté de son visage pouvait-elle se comparer à ses reins que Joseph remarquait soudain incroyablement courbés?

           

 

Il se ressaisit. Hors de question, pour un homme de sa condition, de laisser son esprit divaguer ainsi. Après tout, il avait son procès à quinze heures… et son alliance. Mais par simple curiosité, pour tuer le temps, un entracte pour patienter, histoire de ne pas sombrer sous cette vigne suspendue, il pourrait peut-être franchir cet espace de bistrot les séparant, jeter juste un œil, capter enfin le regard de cette femme, rien qu'une fois…

 

            Après tout, la dépanneuse était peut-être encore à plusieurs heures de route! Sûr de ses chaussures en cuir véritable, Joseph foula les planches pourries du bistrot comme autant d'obstacles ne pouvant l'atteindre. Il zigzagua entre les chaises en préparant un atterrissage en douceur sur un tabouret voisin de la femme mais il fut brutalement stoppé dans son élan. Mademoiselle empoignait son téléphone portable et laissait libre cours à une conversation dont Joseph était exclu.

            Un homme de sa prestance ne pouvait décemment attendre comme un piquet la fin de cet échange. Alors, dans un geste désinvolte, Joseph attrapa le serveur, comme un fait exprès.

"Les toilettes, s'il vous plait?"

            Puis il se réfugia derrière la troisième porte à gauche, bien heureux qu'elle ne l'ait vu fuir ainsi au petit coin.

 

A l’instar d’un tête à tête avec la mystérieuse brune, Joseph entama un face à face honteux avec le miroir mural. Les secondes l'assassinaient. Cette femme ne l'avait toujours pas vu. Joseph rajusta sa cravate. Décidément le soleil ne l'avait pas épargné. Sur son front perlait la transpiration, arrosant des rougeurs apparues par plaques. Sa femme lui aurait conseillé de tamponner doucement avec un mouchoir humide mais voilà elle n'était pas là. Il pouvait donc faire ce que bon lui semblait…

L’homme rejeta la culpabilité et laissa cette sueur virile inonder le sommet de son crâne. Il tournait en rond. La lecture des différents graffitis ornant les murs alentours lui confirma toute la bassesse de l'espèce humaine. Le décryptage de ces insanités aurait transformé un enfant de choeur en suppôt de Satan et, alors qu'il se tordait le coup devant un croquis des plus explicites sur l'anatomie féminine, son pantalon frôla un urinoir douteux. Joseph découvrit avec horreur le bas de sa jambe contaminée de pisse. Cette souillure transformait son costume sur mesure en vulgaire chiffon. Il le nettoya maladroitement, ce n'était pas le moment qu'il l'abandonne…

 

Joseph s’entêtait à réfléchir… Après tout, de nombreux hommes de sa prestance avaient des aventures, c'était bien connu. Tout ce stress de magistrat n'était plus humain à gérer. Et puis… il s'agissait forcément d'une femme à part, différente, pour s'habiller en robe de soirée dans un routier. Elle était si mystérieuse, une bouffée d'air entre son procès et son alliance… Lui aussi méritait une échappée, il était un être humain.

Une grande respiration aida Joseph à franchir la porte séparant leurs deux corps mais son souffle retomba lourdement sur le comptoir désert. L’escapade s’était envolée.

 

L’absence de la belle laissait place à la réalité : le dossier Pablo, l’alliance… Aucune reine d’un soir égarée, aucune route endiablée, aucune passion fiévreuse. Elle était partie.

« Monsieur, votre dépanneuse est arrivée. Elle vous attends sur le parking. »

A Joseph maintenant de quitter ce boui-boui, abandonner les lieux afin de revenir à la ligne droite de sa vie. Mais en apercevant la dépanneuse il crut discerner, dans l’interstice de la fenêtre passager entrouverte, un foulard rouge flotter sous la vigne suspendue. L’homme accéléra le pas. La femme aux escarpins était belle et bien là, assise, enveloppée de son éternel mystère. Joseph pris place à bord, à ses côtés, le cœur au bord des lèvres. Leurs peaux se frôlaient. Cette femme était au-delà de la beauté, elle était inespérée. Joseph observa son décolleté, sa peau satinée semblait aussi douce que du velours. Ses épaules et son coup étaient nacrées de désir mais étrangement son visage était fermé, ses sourcils froncés.

Quelque chose clochait... Soudain Joseph sentit flotter cette vilaine odeur de pisse qui collait à son pantalon. Alors, la mystérieuse brune parla enfin :

« Hum… Excusez-moi, je voudrais descendre. »

            Joseph n’avait aucun argument pour plaider la grandeur de sa position sociale et ne put que balbutier :

« Mais c’est ridicule, laissez-moi vous emmener. Au moins jusqu’à la prochaine grande ville !

- Non merci c’est inutile. Je me suis trompée, je vous ai pris pour quelqu’un d’autre. Au revoir. »

  route

Joseph observa, penaud, la femme en rouge disparaître au loin. Il desserra une dernière fois son nœud de cravate, décidément ce soleil était accablant aujourd’hui. Ou bien était-ce autre chose…

© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"

Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits - Communauté : jeune auteur et compositeur
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Annabelle Léna

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