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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 10:42


           Au milieu des ruines, quatre tables attendent pour cet ultime face à face. De part et d’autre de ce cataclysme artificiel jaillissent les éruptions de fumées, bien peu crédible aux yeux de Pedro. Ces satanés organisateurs s’évertuent toujours à donner une atmosphère fantastique aux finales de bras de fer : une table centrale pour le duel, trois pour les VIP, et un décor de pacotille pour le public.

Dans ce désordre millimétré les blocs de pierre en carton s’amoncellent, telle la reproduction fantasmée d’une cité dévastée par la folie des hommes. Des colonnes de marbre en papier mâché, ayant résisté à l’apocalypse sans aucune éraflure, dessinent une haie d’honneur des vestiaires à la table de combat. Et, pour pimenter ce climat, quelques émissions de fumées incarnent la menace imminente d’une irruption volcanique. Ainsi, ce ne sont pas seulement deux compétiteurs qui risquent ce soir une fracture du bras, mais également deux mille spectateurs qui bravent l’anéantissement de ce gymnase en assistant au tournoi.

La foule s’échauffe, les hot-dogs se préparent, les banderoles s’étirent, ainsi que les finalistes dans leur loge respective. Par les lucarnes un ciel noir, sans lumière d’étoiles. Noir comme les yeux de Pedro, sans plus aucune lueur d’espoir.

 

Pedro écoute les cris s’élevant des tribunes, distingue son nom. Il connaît par cœur ce couplet, maintes fois chanté victoire après victoire. Les acclamations retentissent dans la solitude des vestiaires, rebondissent sur les douches, sur les bancs imbibés de sueur pour mourir sur l’épaule luxée de l’homme. Lorsque la porte s’ouvre avec fracas, le finaliste retire au plus vite sa main qui masser jusqu’alors son articulation douloureuse, afin de pas être surpris dans cette faiblesse.

 

« Dix minutes avant la montée en scène. Et ne fais pas cette tête bordel de merde ! Qu’est-ce que tu voulais ? Monter sur l’estrade et te ridiculiser avec ton épaule de tapette ? Ce n’est tout de même pas ma faute si tu ne sais pas descendre un escalier ! Estime toi heureux qu’avec mon arrangement tu gagnes quand même 1 500 euros.

-Avec cette magouille c’est mon honneur que je perds !

-L’honneur ! Tiens c’est nouveau ça. Quand je t’ai récupéré il y a deux ans dans les poubelles, il me semble que le manque d’honneur ne te préoccupait pas trop. Tu n’as pas le choix de toute manière. Soit tu t’exécutes, soit les siciliens nous trouent la peau. Il faut que le tournoi ait lieu, tu comprends ? Trop d’argent en jeu pour pouvoir abandonner ! Et puis, si tu n’es pas content, tu vas t’expliquer avec les macaronis ! »

 

Le claquement de porte, retentissant, abandonne Pedro à la petitesse de son existence. C’est vrai ! Le compétiteur avait connu la misère de la rue et la morsure du froid sur son corps. La faim justifie les moyens alors il avait volé de quoi se nourrir, s’habiller, squatté aussi parfois un endroit où loger. Mais, jamais l’homme n’avait trahi la confiance d’un autre… Jusqu’à ce jour, en s’apprêtant à tromper son public.

 

L’annonce de cette blessure, il y a deux jours, mis un terme à toute communication possible avec l’entraîneur. Jusqu’à présent d’un soutien inégalable dans les épreuves, le coach avait gagné la place de père de substitution dans le cœur du jeune homme. Pourtant, en voyant l’épaule bleue de son protégé, il n’eut qu’un seul mot à son égard :  

« Tocard. »

Et, sur cette sentence, l’homme s’en est allé manigancer une finale truquée. Le perdant désigné volontaire refusa violement cette comédie. Arguant le blocage de son épaule, il n’était même pas capable de la plier pour feindre l’effort. Mais, une seule réponse lui fût rétorquée, comme un coup de marteau pour l’achever dans sa blessure :  

« Tocard. »  

 

Alors que chacun dans la salle survoltée pari sur l’issue du match en étudiant les cotes, espionnant les rumeurs de l’entraînement ; Pedro, lui, connaît le vainqueur. Il faudra jouer les gros bras. Le duel s’amorcera plein de suspens par un faux départ de Michel, l’adversaire, apparaissant de ce fait bien trop nerveux, insuffisamment concentré. Les supporters, déchaînés, joueront en masse la victoire de Pedro auprès des bookmakers non officiels. Il devra alors mimer de toutes ses forces la lutte jusqu’à baisser le bras, terrassé par la puissance de son rival.

 

La porte des vestiaires s’ouvre à nouveau, plus aucune barrière aux cris de la foule qui envahissent la pièce. L’entraîneur apparaît sur le pas.  

« En piste, minable. »

 

Les jambes de Pedro le portent droit devant. Lorsqu’il entame la haie d’honneur, les acclamations explosent. On ovationne le champion, le héros surgissant des ruines de l’apocalypse. A l’image du décor, ce combat est une illusion. Les ficelles sont énormes pourtant, dans l’assistance, personne n’y prête attention.

Le challenger, s’impatientant déjà devant la table de bras de fer, toise avec mépris l’homme qui s’avance à lui. Pedro évite tous les regards. L’arbitre invite les finalistes à prendre place face à face, coudes en appui, mains empoignées. Sous un tonnerre de hurlement on discerne l’amorce d’une formule :  

« Ready… »

 

A la surprise générale Michel offre un faux départ à la compétition. Il rage, se lève et crache pendant que les derniers paris s’échangent hors guichet. Le duo reprend place sous les injonctions de l’arbitre, pour un nouveau départ :  

« Michel Curat, une faute. Messieurs empoignez-vous. Ready… Go ! »

 

Pedro n’a aucun mal à mimer l’effort : son visage se crispe et transpire anormalement sous le poids de la douleur. Des crampes terribles attaquent son épaule pour se propager en élancements aigus le long de son bras, de sa nuque, jusqu’à mordre son torse. Serrer les doigts est un calvaire, l’homme est à la merci de son adversaire qui mène la danse, tantôt à droite, tantôt récupérant quelques centimètres sur la gauche. Une valse funeste pour la carrière de Pedro. Le médecin a été formel, si le repos n’est pas absolu les séquelles seront irréversibles… Les minutes meurent sous l’euphorie des encouragements du public, emmenant avec elles l’épaule de Pedro et l’espoir d’une guérison. Le regard du finaliste devient flou, l’évanouissement est imminent.

Michel détecte la menace à temps, c’est le moment d’achever le combat. Il se cambre alors en arrière dans un cri de colère mimant rassembler ses forces, ses abdos se contractent et le basculent violemment en avant. L’épaule de Pedro cède. La douleur, insoutenable, à raison du pauvre homme. Sans desserrer les doigts, ses muscles se relâchent soudain alors qu’il mord sa lèvre inférieure pour ne pas pleurer.

Dans son ultime effort, sans plus aucune résistance de son adversaire, Michel est emporté par son élan. Son buste touche sa main avant qu’elle n’écrase celle de Pedro sur le socle. A l’arbitre de s’écrier :  

« Michel Curat, deuxième faute, éliminé ! Pedro Augusta, vainqueur ! »

 

L’explosion de cris n’empêche pas le gagnant de vomir sous la table, une main crispée sur son épaule brûlante. Lorsque Pedro se redresse, les confettis frappent de plein fouet son visage, les regards émerveillés des fans et leurs sourires aussi. Le jeune homme entend son nom de-ci, de-là jusqu’à résonner dans ses tempes. Des chansons le glorifient. Il lui semble ne plus avoir d’épaule mais l’honneur est sauf, bien au chaud dans son cœur. Pedro se retranche dans son vestiaire en vainqueur, pourtant quelques regards sombres menacent sa fin de soirée : celui de son entraîneur et des siciliens.

© Annabelle Léna - 2007 -"Tous droits réservés"


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Published by Annabelle Léna - dans Quelques nouvelles
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2014 : 

Nouvelle "Le silence et dors" dans l'anthologie Etranges Voyages aux Editions Sombres Rets.


2013 : 

Roman "Enfin (tous) réunis" aux Editions du Caïman

Collectif "Santé !, Les auteurs du noir face à la maladie" chez L'Atelier Mosésu  

Collectif "Les 7 petits nègres, L’Exquise nouvelle saison 2" chez In Octavo Editions 

 

2012 :

Nouvelle "Au kébab fumant" dans La Tête à l'Être n° 2 

 

2011 : 

Roman "A tort ou à raison" chez Eastern Editions. 

 

2009 :

Nouvelle « Paris, la bourgeoise », dans Filigranes n°73.

Nouvelle « La vie en rond », dans Marseille L’Hebdo n°449

 

2008 :

Nouvelle « Un pas en avant », dans Le Croquant n°57/58.

Nouvelle « À l’ombre du masque », dans Les Archers n°15.



2007 :

Nouvelle « À bras le corps », dans L’Ours Polar n°44.

 

 

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