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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 13:43

            Devant le miroir de sa salle de bain, Omar ajuste la cravate prêtée par son voisin. Aujourd’hui est un grand jour… Pour lui en tout cas… Du moins le pense t-il… Enfin un entretien avec une assistante sociale, l’opportunité de récupérer ce que de droit : la garde de son petit-fils Saïd et ainsi retrouver le chemin d’une vie paisible.

            Saïd… Le petit Saïd… Cet amour de Saïd qui écarte les bras en hurlant « papy » dès qu’il aperçoit sa canne dépourvue de pommeau et l’oblige à se mordre les lèvres pour ne pas pleurer. Saïd qui le regarde avec ses grands yeux magnifiques dans lesquels brille encore la mémoire de ces moments, de cette intimité n’appartenant qu’à eux, de ces parties secrètes de Mikado où Omar simule toujours ne pas voir bouger les baguettes. Saïd qui grandit seul dans la chambre miteuse d’un foyer de la DASS, où plus aucun enfant ne croit au Père Noël. Saïd, tout simplement… Avec lui tout est si facile, quelques chatouilles, un éclat de rire… Le grand-père en redemande, encore et encore. A longueur de journée il pense à lui, à chaque instant gâché sans lui. Le vieil homme réclame désormais d’en prendre pour vingt ans. Le cœur fatigué et les articulations rongées d’arthrose, il exige de subir les pipis au lit, les caprices, les crises d’adolescence… Il exige pour eux une vie à deux.

 

            Jusqu’à présent Omar avait subi une vie douloureusement banale dans cette banlieue marseillaise. La mine de Gardanne était devenue son quotidien dès seize ans, avec ses poussières encrassant les murs de la ville entière, ses files d’attente aux portes du puit et ces casques de mineurs abandonnés parfois à même le sol. Alors que ses poumons n’avaient pas encore peaufiné leur développement, il s’enterrait chaque jour dans les vapeurs de grisou. Pour Omar, il faisait nuit, nuit et jour. Pourtant, son regard demeurait droit, conquérant malgré cet uniforme symbole de son infériorité sociale, toujours cette dignité dans les veines. Hélas, travailler dur pour nourrir sa famille ne signifie pas pouvoir passer du temps avec… Il avait été un inconnu pour les siens, un absent perpétuel. Lorsqu’il rejoignait son trois pièces à la tapisserie honteusement usée, tard le soir, Omar était bien trop fatigué pour s’occuper de Camel et Nadia. Tout juste s’affalait-il au plus prés du poste de radio pour camoufler cette toux qui s’accrochait à lui et effrayait tant sa femme. Les week-ends non plus n’étaient pas des jours heureux, il ne savait pas comment y faire avec ses petits, voilà tout. Il n’y avait étrangement aucun pont entre eux, tout juste un nom de famille en commun. Comme un écho, le quartier était unanime à ce sujet. Si ce n’était pas malheureux à voir, un si mauvais père ! Suffisait de regarder Camel dealer dans la rue et Nadia tapiner jusqu’au collège. D’ailleurs, à l’école non plus personne ne lui épargnait les réflexions désobligeantes. Devant son regard coupable, l’équipe pédagogique de l’établissement diagnostiquait invariablement un manque d’autorité paternelle. Mais quelle autorité peut-on bien incarner, bloqué sous terre douze heures par jour, traité comme un sous-homme par des sous-chefs ?

 

            Et puis la vie est bien plus atroce encore, il ne lui suffit pas de blesser un homme, il lui faut le mettre à terre. Ainsi Camel avait attiré une balle perdue pendant le braquage stupide d’une épicerie. Touché en plein cœur… Pour un hasard, il fut d’une monstrueuse précision… Mort sans avoir souffert paraît-il. Une partie d’Omar décéda également ce jour-là, mais dans d’atroces souffrances. Puis ce fut au tour de Nadia d’arracher un morceau de son cœur. Il ne lui fallait pas grand-chose pour écarter les cuisses c’était certain… Ce qui devait arriver arriva, la petite fut enceinte dès quinze ans. Elle baladait son gros ventre rond dans la cour du collège, alors que sa mère ne parvenait plus à regarder ne serait-ce que le primeur dans les yeux. Aussitôt le bébé au monde, Nadia, courageuse enfant, s’enfuit avec son voyou, abandonnant le petit Saïd à la DASS. Sa femme n’y avait pas survécu et Omar, devant les yeux remplis de larmes de l’enfant, s’était fait une promesse, un sermon. Ce bébé, il lui devait la vie puisque ses erreurs et ses maladresses avaient ruiné celle de sa propre famille. Aussi, avec toute la détermination dont il était capable, le grand-père avait réclamé la garde du petit-fils, sous les sourires infâmes des employés de l’institution. L’administration dans toute sa puissance s’était abattue sur lui, féroce et injuste, plus sombre encore que les galeries souterraines de la mine de Gardanne.

 

            Mais aujourd’hui toutes ces épreuves ne sont plus qu’un mauvais souvenir effacé par l’annonce du rendez-vous béni. Son dossier élaboré pendant de longues années est enfin digne d’intérêt. Omar est prêt. Tout ce qu’il n’a jamais su donner jusqu’à présent, empoté qu’il était, Omar l’offrira à Saïd, saisira cette ultime chance de rattraper les erreurs de sa vie. A croire qu’Omar est un chanceux. Mais après tout, ce n’est que justice… Longtemps il avait entendu dire que la roue tournait, sans jamais y croire. Pour lui le hasard n’avait aucun mystère, c’était un métronome indéréglable le désignant perdant à chaque tirage. Et puisqu’une revanche était envisageable, Omar s’était entraîné pour le combat de sa vie, le combat pour le titre. Des semaines qu’il attendait cet entretien, des semaines à répéter ces mêmes phrases, à manger équilibré pour avoir bonne mine, à lever le pied sur l’alcool pour effacer ces poches de dessous ses yeux. Des semaines à se torturer le cœur d’appréhension. Mais maintenant, il est prêt… Encouragé par ses rares amis d’enfance compatissant à son sort, il est temps pour Omar de monter sur le ring, seul. Temps de combattre et de ramener son petit-fils à la maison, sous les yeux mauvais du quartier. Tous ces regards ne l’atteindront plus désormais. Omar sait qu’aujourd’hui est un grand jour, décisif. Ses poumons se gonflent violement sous la pression du bonheur soudainement à portée de main.

 

            Devant le miroir de sa salle de bain, Omar ajuste la cravate prêtée par son voisin… Mais il n’a pas fière allure. Ses chaussures, autrefois vernies, ne brillent plus que par l’usure du cuir, et les coudes de sa veste trahissent un tissu élimé. Néanmoins c’est là la tenue la plus sophistiquée qu’il soit parvenu à élaborer. Sa canne solidement plantée dans sa main droite, Omar attaque le chemin caillouteux serpentant jusqu’à l’arrêt de bus pour Marseille. Sous le soleil écrasant de l’été, il prend garde de ne point glisser sur les pierres entaillant ses semelles. Pour se donner du courage, l’homme pense à l’enfant qui attend. Bientôt ils seront réunis. Bientôt le grand-père pourra à nouveau simuler ne pas voir bouger les baguettes de Mikado.

            Sur son chemin de fortune, Omar est si nerveux qu’il ne perçoit pas l’hostilité des éléments : la morsure des ronces sur son pantalon, le claquement des branches dans le mistral d’août. Déjà les cigales lui sifflent de faire demi-tour, qu’une vie, ça ne se rattrape jamais ! Mais Omar ne prête aucune attention à ces vipères. Son but est fixé droit devant, il maintient la tête haute et, un pied devant l’autre, se rapproche du rendez-vous. Sa progression devient difficile, douloureuse, bientôt des aiguilles de pins envolées fouettent son visage mais, petit à petit il n’y a aucune raison de ne pas y arriver, se répète t-il.

Un pas de plus sous le soleil brûlant mais la nature refuse de l’accompagner plus loin. L’homme dégringole sur un glissement de caillou, jusqu’à terminer sa chute contre un olivier paisible. Omar, engourdi, demeure un instant immobile, masse sa tête afin de reprendre ses esprits. Sa canne brisée, il parvient douloureusement à se remettre debout. Sonné, assommé mais prêt à repartir au combat. Il n’a rien de cassé. Peu lui importe la douleur. J’arrive Saïd, se dit-il, rien ni personne ne m’empêchera d’être à ce rendez-vous aujourd’hui. Hélas, regardant le bas de sa jambe, l’homme découvre que la semelle de sa chaussure gauche s’est déchirée dans sa chute. Elle offre dorénavant à la vue de tous une chaussette trouée. Omar relève la tête pour adresser au ciel un regard assassin, ainsi que son poing fermé. Il fallait que cela se produise aujourd’hui ! Le métronome du hasard était donc indéréglable ! C’était là la tenue la plus sophistiquée qu’il soit parvenu à élaborer, celle-là même qui devait défendre sa cause devant la dame de la DASS… Une femme en plus… Jamais elle ne lui pardonnerait. Omar serait au rendez-vous mais l’espoir s’était enfui.

Autour de lui, les cigales frottaient leurs ailes sadiques en se délectant du spectacle, sifflaient odieusement qu’une vie, ça ne se rattrape jamais ! Non. Aujourd’hui, sur ce chemin défoncé, Omar avait été mis à terre.

© Annabelle Léna - 2008 -"Tous droits réservés"

La revue:

"Le Croquant analyse les faits de société. Il refuse de dissocier la lettre et l'esprit, les lettres et les sciences humaines mais aussi la philosophie. C'est une revue généraliste sur les courants littéraires et culturels, les écrivains de notre époque." (Arlit  et Cie, 2003)
Pour plus d'informations ou commander un numéro:
http://www.le-croquant.com/

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Published by Annabelle Léna - dans Quelques nouvelles
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2014 : 

Nouvelle "Le silence et dors" dans l'anthologie Etranges Voyages aux Editions Sombres Rets.


2013 : 

Roman "Enfin (tous) réunis" aux Editions du Caïman

Collectif "Santé !, Les auteurs du noir face à la maladie" chez L'Atelier Mosésu  

Collectif "Les 7 petits nègres, L’Exquise nouvelle saison 2" chez In Octavo Editions 

 

2012 :

Nouvelle "Au kébab fumant" dans La Tête à l'Être n° 2 

 

2011 : 

Roman "A tort ou à raison" chez Eastern Editions. 

 

2009 :

Nouvelle « Paris, la bourgeoise », dans Filigranes n°73.

Nouvelle « La vie en rond », dans Marseille L’Hebdo n°449

 

2008 :

Nouvelle « Un pas en avant », dans Le Croquant n°57/58.

Nouvelle « À l’ombre du masque », dans Les Archers n°15.



2007 :

Nouvelle « À bras le corps », dans L’Ours Polar n°44.

 

 

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