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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 14:28

                                                          Je ne lui avais rien demandé, je n’avais d’ailleurs jamais rien demandé à personne depuis des décennies… Paisiblement, je végétais sous le soleil de méditerranée. Jour après jour des rayons de bonheur doraient mon écorce, creusaient des vermicelles à la surface de ma peau. A travers le monde entier des milliers d’arbres jalousaient ma tranquillité. C’est mon ami l’oiseau qui me l’a dit. Il sait tout l’oiseau. Il m’a d’ailleurs averti juste avant que ce sauvage ne vienne me déchirer l’écorce, mais comment aurais-je pu me défendre ?

            Bien sûr, je l’ai vu s’approcher de moi, ce culturiste imberbe, les muscles surdimensionnés pour attester de sa toute puissance. Bien sûr, j’ai vu l’éclair de haine lorsqu’il empoigna son opinel, mais qu’aurais-je bien pu faire, cloué au sol par mes longues racines ? Mes branches ne furent d’aucune protection lorsque le couteau s’enfonça dans mon écorce, lacéra mon bois. Une sève douloureuse saigna soudain par delà la blessure. L’homme observa un instant ce carré de moi arraché, le fit tournoyer entre ses mains, puis le plaça devant son visage. Un visage de procuration pour celui qui n’a plus de face, voilà ce que j’étais devenu. Ma majestueuse écorce n’était plus qu’un masque d’horreur. Deux anciennes morsures d’écureuil l’autorisaient à voir à travers moi, et moi, collé contre son front, je sentais qui il était. Dans un éclair effrayant j’avais pénétré ses pensées, toutes, jusqu’à la plus monstrueuse.

  

« Pourquoi te caches-tu derrière ce bout de bois Adrien ?

- Tu ne trouves pas que ce serait un joli masque Sonia ?

- Tu as besoin d’un masque ? Tu as des choses à cacher ? »

  

            Elle était mignonne… Mon Dieu ce que l’envie de lui hurler de s’enfuir me rongeait… Même l’acharnement des fourmis rouges ne m’avait jamais torturé de la sorte. Elle le regardait de ses yeux bleus d’adolescente, souriait d’un amour transi.

 

 « Je n’ai rien à cacher mais bon… Ce n’est pas évident de dire certaines choses…

- Tu as des choses à me dire Adrien ?

- Oui Sonia, j’ai des choses à te dire mais je ne sais pas trop… »

  

            Les yeux de la demoiselle pétillaient d’intérêt et moi, en satané porte à faux, je lui renvoyais l’image d’un homme tendrement embarrassé. La mignonne tortilla ses cheveux bouclés puis abaissa les paupières.

  

« Dis-moi Adrien.

- Ce n’est pas évident parce qu’en fait, malgré les apparences, je suis timide…

- Toi, timide ? Effectivement on ne dirait pas !

- Il ne faut jamais se fier aux apparences Sonia… Je n’en ai peut-être pas l’air mais c’est comme ça... Je voulais juste te dire que je t’avais tout de suite remarquée.

- Ah bon ?

- Oui, dès que tu es descendue du bus, je n’ai vu que toi. Je te trouve magnifique.

- Pourquoi n’es-tu jamais venu me parler avant alors ?

- J’avais sans doute un peu peur. »

  

            L’innocente rougissait maintenant. Comment pouvait-elle croire de tels mensonges ?

  

« Embrasse-moi Adrien.

- Je ne peux pas. Si le directeur de l’hôtel me voit embrasser une cliente je serai viré.

- Enlève ce morceau de bois alors. Laisse-moi au moins voir tes yeux. »

  

            Moi, je faisais le mort. Je jouais la vieille branche de bois pourrie pour qu’il me laisse enfin tranquille, mais lui, ne me lâchait pas. Il s’accrochait à moi de tous ses gros muscles alors que je me desséchais déjà d’horreur.

  

« Sonia, je ne suis pas certain que tes parents apprécieraient de nous voir parler ensemble.

- Rassure-toi je ne leur demanderai pas leur avis.

- Peut-être il vaudrait mieux se retrouver dans un endroit plus discret pour discuter ? »

  

            L’homme transpirait contre ma peau. J’aurais voulu le mordre, arracher ses joues et ses petits yeux terribles. J’aurais voulu le frapper, qu’il se taise enfin et que le doux silence de la plage m’envahisse à nouveau, ne plus être le témoin des visions horribles qui naissaient dans son crâne.

  

« Où ?

- Ce soir, tu pourrais venir me rejoindre à mon bungalow.

- Tu m’y attendras ?

- Toute la nuit s’il le faut. »

  

            Mais moi, moi je savais ce qui l’attendait… Des hommes tapis au fond d’une armoire, des hommes qui avaient bu, trinqué à la santé de la future tournante en se tapant dans les mains. Voilà ce qui attendait l’adolescente, l’amour interdit qu’il proposait. Rien à voir avec ces satanées histoires de Roméo et Juliette ! J’aurais voulu hurler ma révolte mais ne pouvais que constater mon impuissance. J’aurais pleuré… Si seulement j’avais eu des larmes.

  

« D’accord, je viendrai.

- Parfait. »

  

            Caché derrière mon écorce, le visage de l’homme se transforma en gueule de monstre. Sa respiration bestiale me brûlait. Et, contre ma volonté, je sentais qu’il souriait… Un sourire qui ne plaisantait pas. Son crâne regorgeait d’images insoutenables torturant mon bois. Moi qui n’avais jamais vu que la douceur du monde, je visualisais brusquement les pires atrocités de la terre. Plus douloureuse encore était la vision de cet ange bientôt sacrifié au nom de la naïveté. J’étais l’instrument du mal, l’enfer existe t-il pour les arbres ?

Mais soudain j’aperçu mon ami l’oiseau dans le ciel et je clamais son nom de mes pauvres forces, le suppliais de m’aider, de l’aider. Il perçut ma plainte. Son beau plumage dessina une ellipse parfaite, fendit l’air jusqu’à m’attraper au vol et m’emmener loin de cette mascarade.

            Une seconde seulement le véritable visage du monstre fut mis à jour… Une seconde tout de même… Les sourcils de la demoiselle se froncèrent.

  

« Pourquoi me regardes-tu comme ça ?

- Comment ?

- Je ne sais pas…Tu avais un regard étrange… »

 

 

Déjà les yeux de l’homme plaidaient l’innocence mais l’ange avait fait un pas en arrière.

  

« On se voit ce soir Sonia ?

- Je… Je ne sais pas… Il faut que j’y aille maintenant. »

  

La douce avait tourné les talons et s’éloignait lorsque le démon hurla :

  

« Je t’attendrai Sonia ! Je t’aime ! »

  

            Haut dans le ciel bleu d’azur, je ne saurais dire si Sonia entendit le plus horrible argument que la terre ait jamais porté.

© Annabelle Léna - 2008 - "Tous droits réservés"



La revue:

"cette revue a été créée pour écouter la parole des écrivains et des poètes, comprendre le sens des messages qu’ils nous adressent et reconnaître l’imprégnation qu’ils ont du réel. L’artiste a toujours été la conscience du monde, le témoin lucide qui dénonce les débâcles et les turpitudes de notre époque, celui qui résiste debout face aux outrages des tyrannies, aux outrances de la bêtise et qui ne se laisse pas séduire par les sirènes relookées de la pensée unique. "  (Site du théâtre Toursky)

Pour plus d'informations ou commander un numéro:
http://www.toursky.org/2007-2008/pagesite/archers.htm  et  http://www.difpop.com/

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Published by Annabelle Léna - dans Quelques nouvelles
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Bibliographie

2014 : 

Nouvelle "Le silence et dors" dans l'anthologie Etranges Voyages aux Editions Sombres Rets.


2013 : 

Roman "Enfin (tous) réunis" aux Editions du Caïman

Collectif "Santé !, Les auteurs du noir face à la maladie" chez L'Atelier Mosésu  

Collectif "Les 7 petits nègres, L’Exquise nouvelle saison 2" chez In Octavo Editions 

 

2012 :

Nouvelle "Au kébab fumant" dans La Tête à l'Être n° 2 

 

2011 : 

Roman "A tort ou à raison" chez Eastern Editions. 

 

2009 :

Nouvelle « Paris, la bourgeoise », dans Filigranes n°73.

Nouvelle « La vie en rond », dans Marseille L’Hebdo n°449

 

2008 :

Nouvelle « Un pas en avant », dans Le Croquant n°57/58.

Nouvelle « À l’ombre du masque », dans Les Archers n°15.



2007 :

Nouvelle « À bras le corps », dans L’Ours Polar n°44.

 

 

En ce moment, je lis:

 

                                                                                                    Couleur