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15 mars 2009 7 15 /03 /mars /2009 10:42

                   Suspendus au ciel, quelques oisillons heureux exerçaient leurs ailes dans un tourbillon d’acrobaties. Des plumes se détachaient parfois de leur manteau pour atterrir sur des pavés foulés de bottines haute couture. Les jours coulaient, paisibles, bercés par le ronron rassurant des écluses. Partout régnait ce bonheur immense que l’on respire à pleins poumons sans avoir conscience de voler un instant d’humanité. Evidement, Charles-Hubert Henri n’échappait pas à cette osmose entre l’asphalte et la nature, cette perfection citadine, but ultime pour tant de privilégiés en quête du snobisme absolu des parvenus.

              Il avait la belle vie, Charles-Hubert Henri, du haut de son appartement bourgeois de Paris. Ce magnifique duplex avait fait de lui un homme. Cent mètres carrés de marbre, nichés sous les toits, juste avant les étoiles. Ses parents lui avaient offert ce tapis rouge pour accéder à sa vie d’adulte, depuis il dirigeait une société de conseil en placements financiers mais voilà… Des conseils, il n’en avait point et des placements, encore moins ! Par contre, le jeune homme eut l’éclair de génie : installer son bureau au fond de son duplex. Après avoir arpenté ce parquet de Teck outrageusement somptueux, plus aucun doute ne subsistait. Aux yeux de tous, ce gringalet devint un démon de la bourse. Si ce jeune homme détenait un tel bien, il était évidemment l’homme à qui l’on confie ses profits.

 

            Mais en ce doux matin de décembre, le trentenaire remarqua, de sa terrasse, un attroupement soudain à ses pieds. Des hommes et des femmes débarquaient, un raz de marée aux vêtements dépareillés, couleurs démodées et honteusement délavées. Un meneur émergea, barbu comme le Christ, un mégaphone en porte-à-faux entre ce peuple d’en bas et les riverains d’en haut. Un léger pincement empoigna le cœur de Charles-Hubert Henri, un élan de solidarité. Effectivement la misère progressait, il le voyait bien à la télé. Quelle tristesse. Et puis, lui aussi, Charles-Hubert Henri, avait traversé des coups durs dans sa vie : ses parents avaient exigé qu’il honore de sa poche les frais de notaire de son duplex. Ils s’étaient alors fâchés. Vraiment… Quelle misère de devoir payer pour recevoir son dû. Le bourgeois opina songeusement, espérant que quelqu’un écoute ce peuple, puis retourna dans son salon cossu en refermant ses fenêtres à double vitrage : impossible de se concentrer avec tout ce vacarme…

            Après plusieurs heures de bons et loyaux sentiments, une ridule envahit le front de Charles-Hubert Henri. Ce n’était plus un mégaphone qui gargouillait mais toute une meute qui vociférait ! Comment diable des êtres humains pouvaient-ils être si bruyants ? Le trentenaire surgit à sa terrasse, révolté par sa tranquillité brisée. Fini l’humanisme, le jeune homme était fin prêt à réclamer que l’ordre soit rétabli par les forces du même nom quand soudain il se pétrifia. Dans une grimace grotesque, sa mâchoire s’effondra, pendue à une corde invisible. Là, juste en bas, s’alignaient des dizaines, semblait-il des centaines, des milliers de minuscules tentes d’un rouge criard. Les trottoirs étaient envahis et l’eau du canal St Martin reflétait des millions de pustules. Le quartier était contaminé. Mais que criaient-ils au juste, ces microbes ? C’était une blague ? A en croire les oreilles de Charles-Hubert Henri, ces parasites invitaient les habitants du quartier à passer une nuit sous leurs tentes…

            Le trentenaire, figé d’incrédulité, se répétait sans fin que ce spectacle était le fruit d’un surmenage, que cette vérité ne pouvait décemment exister, quand on sonna à sa porte.

« M. Henri, vous avez vu ce cirque ?

-Je n’en crois pas mes yeux M. DelPonte !

-Ce sont les enfants de Don Quichotte.

-Pardon ?

-Les enfants de Don Quichotte vont camper sous nos fenêtres pour avoir soi-disant droit au logement.

-Des clochards sous nos fenêtres ! Mais vous n’y pensez pas !

-Et la police ne peut rien faire. En tentant de les embarquer, ils pourraient tomber dans le canal. S’ils ne savent pas nager… Soi-disant qu’ils ne peuvent pas prendre ce risque…

-C’est une plaisanterie M. DelPonte ?

-Que non ! Mon épouse et moi partons de ce pas à la campagne. Je ne peux lui infliger une telle situation, elle est allergique à l’odeur des ordures… »

            Charles-Hubert Henri claqua une porte bien trop lourde sur cette fatalité : son univers était pris d’assaut par des pouilleux qu’aucune armée ne saurait déloger. Ces loques humaines étalaient leur misère aussi vulgairement que d’autres étalent leurs roues motrices. Un mépris incommensurable envahissait Charles-Hubert Henri. Il se délectait du contraste de ces tentes si fragiles, envahies par le froid, menacées par le moindre coup de vent, et de ces immeubles bâtis de pierres centenaires capables de résister aux tempêtes. Le bourgeois décida d’éradiquer ce fléau et pour cela, fomenta une confrérie qui s’éleva d’une seule voix : ne leur prêter aucune attention. Ainsi, ces raclures renonceront et alors, bon vent !

Arpentant les trottoirs de son quartier, le trentenaire était fier, hautain. Il toisait les vagabonds d’un œil narquois qui affirmait que la vie n’offre que ce que l’on mérite. Eh oui… Eux avaient faim et froid tandis que lui, vivait dans l’opulence de son logis. N’y avait-il pas, dans tout cela, une justice divine ?

            Mais bientôt ce mépris tourna à l’aigreur : un client refusa de signer un contrat…

« Vous comprenez, votre quartier n’est plus sûr. J’y ai vu, à la télévision, un homme uriner contre un arbre !

-Oh ne vous inquiétez pas. Tout va rentrer dans l’ordre !

-Oui mais pour l’instant... Vous imaginez ? Faire ses besoins ! Où va la France ? »

            Les clients fuyaient le quartier malfamé. Cette goutte d’eau fit exploser l’homme. Il surgit à sa terrasse, poings serrés et, apercevant cet individu à la moustache proéminente, celui-là même qu’il avait déjà remarqué mendier devant la boulangerie, SA boulangerie, il hurla à s’en faire péter la cravate :

« Casse-toi ! Sale SDF ! Raclure ! »

            Des insultes de la sorte pleuvaient dorénavant toute la journée. Une pluie fine mais qui trempait les corps jusqu’aux os. Le bourgeois n’ayant plus de client, le lancement d’insultes devint son attraction préférée. De son logis était vomie une haine foncière, propriétairement foncière…

            Puis le moment vint où il dut garder son mépris pour lui. Les sans abris avaient beaucoup d’amis, des comédiens, des chanteurs. Il devint alors imprudent de critiquer le mouvement. Les caméras de télévision ne délogeaient plus. Elles installèrent leurs tentes, plus sophistiquées certes, mais des tentes tout de même. Toujours des tentes ! Encore des tentes ! Charles-Hubert Henri ne les supportait plus !

Les enfants de Don Quichotte devinrent intouchables. Il fallait les aimer, il fallait même les aider. Ce n’étaient pas les clochards que l’on imaginait. Non. C’était des gens biens, dotés d’un cœur voyez-vous et bien souvent d’un emploi. Charles-Hubert Henri n’en avait cure et serrait les dents face aux membres de sa confrérie qui lui tournaient soudain le dos pour faire face aux caméras…

 

            Un par un les honnêtes gens désertèrent les immeubles. Tout se vendait désormais pour une bouchée de pain tant il était honteux de résider près du canal St Martin. La terreur enserrait la gorge du bourgeois en songeant que bientôt peut-être, les SDF rachèteraient eux-même ces petits bijoux. L’esprit fiévreux de Charles-Hubert Henri enfantait les pires scénarios : l’Etat leur allouait des subventions et ces mendiants faisaient caisse commune pour se payer le quartier. C’était connu : les pauvres, ça se regroupe pour devenir fort.

            Et lui, Charles-Hubert Henri, lui aussi peut-être serait-il foutu à la porte ? Ses yeux s’écarquillaient de terreur alors qu’un délire infiniment grand le submergeait. Un délire de riche, à plusieurs zéros. Ses parents, il ne pouvait plus compter dessus et lorsqu’il tentait de fuir grâce aux somnifères, Charles-Hubert Henri s’apercevait soudain, vagabonder près du canal St Martin, en survêtement bas de gamme. De terreur il se réveillait invariablement en s’entendant susurrer, les yeux honteux : vous auriez pas une p’tite pièce m’sieurs dames...

© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"


La revue:

"Filigranes entend promouvoir les "hommes du commun à l'ouvrage" (Jean Dubuffet) et soutenir l'accés de tous au pouvoir d'écrire depuis 25 ans" (Site internet de Filigranes).

Pour plus d'informations ou commader un numéro :
http://www.ecriture-partagee.com/

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Published by Annabelle Léna - dans Quelques nouvelles
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commentaires

Charles-Henri Hubert 03/07/2009 17:06

C'est un peu facile de s'attaquer aux Charles-Hubert Henri... Heureusement pour vous j'ai pour principe de ne pas m'attaquer aux Annabelle.

Avec Charles-Hubert vous tombez dans le cliché à pieds joints. Il y a tant à faire avec les Jean-Pierre pour surprendre le lecteur...

Bien à vous

Annabelle Léna 03/07/2009 18:52


Il faut me comprendre, il me fallait une victime! Je sais... ce sacrifice est injuste et cruel!

Je viens à l'instant de publier un communiqué officiel sur mon blog pour réparer le préjudice. Trouverez-vous la force de me pardonner?

Amitiés
Annabelle Léna.


Annabelle Léna

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2014 : 

Nouvelle "Le silence et dors" dans l'anthologie Etranges Voyages aux Editions Sombres Rets.


2013 : 

Roman "Enfin (tous) réunis" aux Editions du Caïman

Collectif "Santé !, Les auteurs du noir face à la maladie" chez L'Atelier Mosésu  

Collectif "Les 7 petits nègres, L’Exquise nouvelle saison 2" chez In Octavo Editions 

 

2012 :

Nouvelle "Au kébab fumant" dans La Tête à l'Être n° 2 

 

2011 : 

Roman "A tort ou à raison" chez Eastern Editions. 

 

2009 :

Nouvelle « Paris, la bourgeoise », dans Filigranes n°73.

Nouvelle « La vie en rond », dans Marseille L’Hebdo n°449

 

2008 :

Nouvelle « Un pas en avant », dans Le Croquant n°57/58.

Nouvelle « À l’ombre du masque », dans Les Archers n°15.



2007 :

Nouvelle « À bras le corps », dans L’Ours Polar n°44.

 

 

En ce moment, je lis:

 

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