Vendredi 19 juin 2009 5 19 /06 /2009 14:07

            

               La forêt enchantée m’accueillait évidemment à branches déployées. Comme par hasard, des oiseaux de paradis s’envolaient de toutes parts alors qu’à mes pieds farandolaient des bosquets de fleurs, en respectant le plus naturellement du monde les couleurs d’un arc en ciel étincelant. Tout était parfait mais je n’étais pas dupe. Soit disant un canard pouvait conduire une voiture de collection… Non. Cette perfection n’était pas réelle, du moins pas naturelle. C’était une perfection humaine, celle de l’homme ayant tout décidé, tout modelé, mis à genou les éléments. Ici les arbres étaient taillés en forme de carré ou de montgolfière mais cela n’étonnait apparemment personne…

 

            Disney Land Resort Paris ! C’est Aladin, un vieil ami à moi, qui m’avait trouvé une place chez ce géant américain. Après six mois de chômage technique monstrueux, relayés par un licenciement sec et froid, j’étais au bout du rouleau, tout juste l’ombre d’un homme. Je n’avais même plus la force de me rendre au pôle-emploi, dans ce hall sinistre, où stagnaient tous les gars de l’usine, et des bien plus qualifiés que moi encore… Bien sûr pour Baloo, un collègue de bureau d’Aladin, il en faut peu pour être heureux mais moi, faire la queue pour avoir ce qui n’existait plus par ici m’avait rendu dingue. C’était ainsi dans toute la région. La crise, le capitalisme qu’ils disaient. Un mot vague et anonyme. Nous n’avions pas pu nous battre contre cette entité abstraite, tout juste subir, baisser la nuque, toucher nos maigres indemnités. Les coups de gueule et de poings étaient restés dans nos ventres, s’en prenant à nos organes vitaux au lieu de sauter au visage de l’adversaire. Le capitalisme… Il était multinational apparemment. Nos usines avaient été délocalisées en Yougoslavie, nos ingénieurs recrutés en Allemagne, les Anglais s’étaient emparé des établissements bancaires, les asiatiques des technologies numériques... Alors je n’avais pas hésité une seconde lorsqu’Aladin me proposa de rejoindre son équipe.

           

        Je me déridais légèrement après quelques heures à traîner dans la forêt enchantée. Après tout, ce parc d’attraction avait sauvé ma vie, je devais me montrer un peu plus reconnaissant… Sauvé par un américain, quelle ironie !Mais c’était pourtant vrai, j’avais enfin du travail. Un à temps plein rien que pour moi ! Je me baladais dans chaque ruelle pour me familiariser avec ce monde où jamais personne ne serait SDF, aucune rue salie par des manifestations anti-Sarkosy. Mon contrat de travail était soudain un bouclier doré contre la misère. Finalement, je n’étais pas insensible à l’odeur enivrante du pop-corn qui faisait gargouiller mon ventre et je finis par m’attendrir de ces écureuils utilisant mes épaules comme d’un tremplin pour rejoindre leur cachette à noisettes. Plus rien ne pouvait m’atteindre, Pinocchio me l’avait assuré. La magie opérait et je ne m’étonnais plus de ces lampadaires en forme de parapluie…

« Oh Dingo ! C’est pas le moment de gambader ! On ouvre le parc dans cinq minutes, viens accueillir les visiteurs ! »

            Dingo, c’était moi. Je veux dire… Physiquement. Un énorme pyjama marron dans lequel je flottais, des gants monstrueusement disproportionnés et une énorme gueule de chien sur ma tête. La vie m’apparaissait dorénavant au travers d’un grillage finement tressé. Il m’avait fallu plusieurs heures pour apprendre à marcher avec ces pantoufles taille cinquante-deux mais elles me semblaient maintenant aussi légères que des bottes de sept lieues qui chaque jour m’emmèneraient loin, loin jusqu’au pays du travail, ce royaume oublié de la dignité sociale. Le Roi Lion attrapa ma main pour me conduire devant les grilles. Je prenais une dernière grande respiration. J’avais soudain un peu chaud aux pattes en répétant mes consignes : j’étais un gentil chien, qui plus est l’ami de Mickey ! Des millions d’enfants m’adoraient et pour rien au monde je n’aurais voulu décevoir ces petits êtres innocents, qui feront peut-être de demain un monde meilleur ! J’incarnais l’ami de tous, le rêve d’un pays merveilleux. Et puis, ce n’était pas si difficile après tout, je n’avais même pas à me forcer à sourire, Dingo le faisait pour moi. J’étais à l’abri derrière un masque de chien heureux. Le capitaine Crochet, mon supérieur hiérarchique, me voyant toujours immobile, me rappela à l’ordre :

« Dingo, la choré ! »

            La chorégraphie, oui ! C’est Blanche Neige qui me l’avait apprise. Sympa d’ailleurs Blanche Neige… Vite, je tapais des mains, des pieds, je me grattais le menton en dodelinant et je recommençais, les mains, les pieds, le menton… de plus en plus à l’aise, en parfaite osmose avec l’esprit de Dingo, un chien un peu fêlé tout de même pour se gratter le menton toute la journée ! Au loin les enfants hurlaient de rire et de joie, les flashs crépitaient de tous les côtés. J’étais la star : Dingo, un chien repu d’os à moelle du pays enchanté, le meilleur ami d’une souris, un chien qui danse toute la journée sans aucun souci. Haut dans le ciel des haut-parleurs magnifiaient l’espace d’une chanson d’amour « It’s a small world after all, It’s a small world after all… ». J’aurais pu vivre ainsi, heureux, pour des siècles et des siècles…

             Mais ils ouvrirent les barrières !


           
Tic et Tac, ces traîtres de rangers du risque, ouvrirent la porte à une horde de fourmis. A travers le grillage de mes yeux, j’aperçus soudain une invasion d’enfants se jeter sur moi, enfin sur lui, ce satané Dingo que j’avais envie de jeter loin, à des millions d’années lumières mais le monde est bien trop petit, je me tétanisais. Impuissant, je les voyais accourir telles de minuscules abeilles bourdonnant et grossissant à chaque mètre. Je mobilisais toutes mes forces pour ne pas sombrer dans la terreur d’être écrasé par cette marée humaine. Le grillage de mes yeux avaient été tressé le plus finement du monde pour brouiller la vision du danger mais je comprenais dorénavant toute l’horreur des contes de fées. Tic et Tac avaient ouvert la porte à mes vieux démons.

 

            Le premier a me heurter fut un allemand qui agrippa mes hanches violemment en aboyant des ordres de guerre. Tous voulaient m’attraper. Dingo, lui, souriait. Il souriait toujours de toute façon. Avec de la dynamite entre les fesses son masque n’aurait pas déchanté ! Des gouttes d’angoisse grosses comme des sucettes de Mickey inondaient mon front, mon costume collait soudain à ma peau, m’empêchant de respirer. Mon cerveau privé d’oxygène ne comprenait plus très bien la situation. Tel Bambi au milieu des flammes, j’étais sans défense, perdu.

            Je reçus soudain un portugais en plein ventre avec l’effroyable sensation que ma rate explosait. Un asiatique sauta sur mes épaules. Je subissais une attaque féroce, ce ne pouvaient être de simples enfants pour se jeter sur moi de la sorte. Dans mon contrat de travail j’étais censé être un chien heureux et aucunement subir de violentes attaques. Cette saleté de sauvage sur mes épaules m’étranglait maintenant. Si je ne réagissais pas vite, c’était la mort assurée par asphyxie. Je suffoquais. L’ennemi m’enserrait de toute part, j’étais cerné. Eux ricanaient de moi, et, même si ma vue se brouillait je voyais clair dans leur petit jeu ! Tu parles qu’ils feraient de demain un monde meilleur ! Ce n’étaient pas de vrais enfants ! Il n’y a pas de vrais enfants là où les canards conduisent des voitures de collection ! Ils étaient de futurs dirigeants d’entreprises, voilà ce qu’ils étaient sous leurs simulacres de bébés ! Ces morveux accouraient des quatre coins du monde pour fermer nos usines ! Je pouvais enfin serrer à la gorge le capitalisme, me venger, lui faire cracher son sang comme il m’avait fait cracher mon emploi. Devant moi se dressaient toutes ces multinationales de malheur, leurs bouches grasses de hamburgers et leurs mains tachées de sang. C’était eux ou moi ! Je suffoquais en hurlant :

« Némo ! Viens m’aider, on va tous les buter ! »

            Je décidais de tirer un coup de tête dans cet anglais qui secouait mon bras comme un damné mais rien n’y fit. Ma gueule de chien était bien trop rembourrée pour faire mal alors j’improvisais une magnifique distribution de baffes. Dans un mouvement rotatif parfait, mes pattes virevoltèrent dans les airs, claquant sur chaque joue rose. Un yougoslave hurla lorsque que je fis voltiger ses lunettes. Il l’avait bien cherché. Je lui apprendrai, moi, à ce bigleux, à voler mon travail ! Les enfants pleuraient à présent, tentaient de fuir. Quelle erreur que de me tourner le dos ! Je les gratifiaient de coups de pieds taille cinquante-deux. Ah, mon déguisement était soudain moins drôle, hein !

« Tiens ! C’est pas toi qui viendra fermer mon usine, t’as compris ! »

            Et lorsqu’un téméraire se relevait pour répondre, je lui balançais mon genou dans la mâchoire. Les capitalistes ont les dents longues certes mais très mal accrochées aux gencives. Certaines pleuvaient à mes pieds avec quelques gouttes de sang.

« Et pleure pas ! La souris passera les ramasser ce soir ! »

            Ceux qui osaient encore la ramener, les plus vicieux qui tentaient de me donner des coups de bâton, certainement les descendants directs des dirigeants du CAC 40, eh bien ces crapules recevaient des coups de coude dans le nez. Aucun n’était épargné comme aucun de nous n’avait échappé au licenciement. J’étais le symbole de la rébellion, la libération du peuple était imminente. A mes pieds tombait le capitalisme, vaincu.

            De toutes parts accouraient des parents affolés dans l’espoir fou de sauver leurs monstres. Toujours pareil. Moi j’étais seul pour faire régner l’ordre et la justice, même Nemo n’avait pas voulu se joindre à moi, mais il y a toujours du beau monde pour défendre les hommes d’affaires véreux… Des avocats, des notaires... Tous fondaient sur moi. Je serrais les poings, place au combat entre hommes. Ils m’avaient peut-être eu la première fois mais aujourd’hui j’étais un chien enragé, prêt à mordre jusqu’à leur moelle épinière.

            Mais soudain, le coup bas ! Evidemment je n’aurais pas du m’attendre à mieux de leur part… Un italien m’assena une châtaigne non réglementaire dans les testicules, Pluto m’avait pourtant prévenu de toujours garder une patte devant mon entre jambes. Je m’écroulais, quasi inconscient. Au loin, je vis approcher le Capitaine Crochet. Dans ses yeux le message était aussi clair que l’eau de la fontaine ensorcelée : J’étais Dingo, un chien fêlé et heureux… Mais plus pour très longtemps.


© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés" 

Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits
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Commentaires

Une inspiration virevoltante
Rêve ou réalité???
Grosses bises
Commentaire n°1 posté par feraud le 20/06/2009 à 08h10

Annabelle Léna

  • Le blog d'Annabelle Léna, l'écriture pour passion
  • : En attendant de dénicher mes supers romans en librairies, vous pouvez trouver certains de mes textes dans d'excellentes revues ou alors les potasser ici. Vous trouverez également sur ce blog mes inédits ainsi que mes citations préférées. Bonnes lectures!
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