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16 juillet 2009 4 16 /07 /juillet /2009 13:04



















              « Tu es trop grosse » qu’il m’a dit hier mon Rogers. Oui, avec les années, tel le vin qui se bonifie, mon mari est devenu observateur… Sûr que je ne suis pas une brindille mais enfin, lui ne ressemble pas au Prince Charmant ! Et il me faut bien de la patience pour supporter sa manie de se gratter l’entrejambe avec autant de fougue toute la journée. Mais voilà, Môsieur se permet de critiquer car il est abonné à un magazine qui le submerge chaque mois de divines créatures, certainement retouchées par ordinateur, mais ça il ne faut évidement pas le dire sinon je me fait enguirlander ! Parce qu’en plus il est interdit d’y toucher, à ces miss… Par ma propre boîte aux lettres elles arrivent, ces briseuses de couple ! Et lui, il les paie avec le compte commun, donc c’est un peu moi qui les convie à la maison… Alors aujourd’hui, j’ai décidé de revoir les cartons d’invitations !

 

            Je ne vais tout de même pas me laisser influencer par cette propagande qui endoctrine mon mari et tous ces autres moutons de basse prairie ! Sous prétexte de mettre les femmes en valeur, alors que, de vous à moi, ce ne sont là que des habits stéréotypés et sans saveur, qui plus est fabriqués par des enfants enchaînés aux murs insalubres d’un pays reculés du tiers monde ; bref, sous prétexte de nous habiller décemment, ces obnubilés du penser droit nous harcèlent d’images anorexiques ! Même la fille du voisin ne ressemble plus qu’à un vulgaire caniche neurasthénique, à force de se faire vomir, de n’ingurgiter que des ananas en tranche et des laxatifs en plaquette. Bravo ! Mais moi, je ne vais pas me laisser faire aussi facilement... Il n’est pas encore né celui qui me fera perdre du poids, je ne suis pas une de ces adolescentes encore malléables. Et, si un parvient à me faire grimper sur la balance, je m’en fiche car j’aurais pris soin d’ôter les piles juste avant ! Voilà !

 

            Non mais regardez-les, toutes ces femmes placardées sur les abribus. Quelle drôle d’idée cette invasion de femmes nues. Leurs armes, ce sont leurs poitrines. Charmant ! Mais moi je me demande vraiment quelle bonne femme a réellement envie de s’acheter des culottes après avoir vu son fils et son mari baver sur une vitre d’abribus ? Et tous ces hommes qui retournent à leur état de bête, oubliant leur frein et se percutant les uns derrière les autres aux feux rouges… C’est malin ! C’était vraiment utile l’évolution, la lutte des classes, la philosophie… Pour en arriver là, perdre ses moyens devant un string en coton réversible ! Réversible en plus ! Non non non. Je refuse leur liberté fabriquée en série, leur modèle de vie merveilleuse et enchantée étalé dans ces magazines misogynes.

 

             Je suis trop grosse peut-être mais Rogers lui, il est bien trop vulgaire ! Trop vulgaire pour me jeter ça à la figure après vingt ans de mariage, trop vulgaire pour ne pas se rendre compte que ces femmes sont malades, et peut-être même qu’elles sont mortes cinq minutes après ne pas avoir souri sur cette photo, tout simplement car quelqu’un a décidé qu’il fallait faire du 32 pour être belle, et que la nature elle, a décidé que dans un 32, plus besoin de dents ! Ce n’est pas possible que la beauté s’enferme dans un chiffre. Non, ça je le refuse. Un chiffre c’est vilain, regardez le 7 comme il a l’air malheureux, et le 9, comme il est ridicule avec sa grosse tête ! Aucun âge ni aucune mensuration ne peuvent rendre une femme belle lorsqu’elle est bête ! Et au lieu de les aider ces femmes qu’ils aiment tant, ils les encouragent à se faire encore plus de mal… Je t’aime, je te détruis… C’est beau l’amour…

  

            Tant pis ! Je suis trop grosse peut-être mais je peux encore plaire, tandis que Rogers lui, même ses précieux magazines le regardent de travers. Alors je vais lui montrer moi, à Rogers, que je ne suis pas trop grosse pour tout le monde. A commencer par le jardinier qui passe cet après-midi, et qui essaie toujours de m’apercevoir à travers la fenêtre en taillant les haies, comme dans ces films d’époques où de braves gens faisaient secrètement la cour à des duchesses magnifiques. Eh bien aujourd’hui, le jardinier il va voir la lune parce que je vais l’accueillir dans l’habit le plus convivial de la planète : mes rondeurs bien moelleuses.

 

             Mais avant, je vais balayer ma maison de tous ces magazines monstrueux. Que je les déteste toutes ces caricatures de femmes libérées et insoumises… Tu parles ! Ce sont tout juste de gentils petits esprits acceptant bien poliment de rentrer dans des jolis petits carrés, et ces jolis petits carrés s’entassent à côté d’autres jolis petits carrés. Rien ne dépasse, tout est propre, les formes de la nature ne sont plus que des parallèles et des perpendiculaires, des axes autoroutiers froids et sans vie… On a réussi à leur faire croire qu’il s’agissait de leur propre volonté, elles en redemandent. Chapeau bas ! Mais moi je ne suis pas faite d’angle droit, je suis ronde alors on ne peut pas me mettre en boîte, voilà le problème !

 

              Nous y voici, j’aperçois le jardinier… C’est drôle mais je ne connais pas son nom… C’est bien aussi sans nom… Tiens ! A priori lui aussi m’a remarqué car les buissons ne l’intéressent plus du tout ! Il s’approche lentement, m’observe par la fenêtre avec de grand yeux tout ronds. Au pas de la porte je l’invite à entrer. Lorsque sa bouche s’entrouvre je pose un doigt dessus. S’il parlait je n’aurais plus le courage... Sans un mot il m’installe sur le canapé et me caresse. Je ne me souviens plus la dernière fois où un homme m’a touché de la sorte. Ce n’est pas mon vieux Rogers qui s’y prendrait comme ça ! Ses mains, dures et terreuses, sont tendres comme les pétales d’une rose sur ma peau. Un bouquet de caresses entre quelques doigts. Moi qui voulais prendre en main ma vengeance, finalement je baisse les armes, m’abandonne auprès de cet homme, si différent de ceux des abribus.

 

               Après quelques minutes, ma vision s’embrume mais je distingue nettement Rogers franchir le seuil de la maison, déposer ses clefs dans le vide poche, se diriger vers son atelier et s’y enfermer à double tour, transcendé par la lecture de son magazine. Décidément, quelque chose ne tourne pas rond chez mon Rogers… Mais peu m’importe ma vengeance, peu m’importe ces magazines, maintenant je les lui laisse ses chimères, j’ai moi aussi trouvé catalogue à mon goût. Je me demande déjà à quelle heure passera le facteur demain matin, peut-être je pourrai l’inviter à entrer un instant…




    


 







© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"

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Le fameux hebdomadaire culturel abrite une rubrique "Lire et Dire" dont "l'esprit est de faire découvrir des auteurs de la région ainsi que leurs textes". (Guilhem Ricavy, Responsable de la rédaction)

Pour plus d'informations:
http://www.marseillelhebdo.com/


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Published by Annabelle Léna - dans Quelques nouvelles
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commentaires

Jyckie 01/09/2009 16:25

Superbement bien menée !
Amitiés,
Jyckie.

Fabrice. 24/08/2009 20:24

Excellent!
J'adore.

Pierre-Louis 29/07/2009 11:40

C'est donc une femme qui aime bien le chiffre 8 avec sa taille de guèpe et ses deux rondeurs du haut et du bas. :-)

Annabelle Léna 29/07/2009 12:23


Elle adooooore le chiffre 8, un beau 8
;-)


stemilou 19/07/2009 20:55

Génial je vais faire le lien dans un article sur mon blog parce que j'adore !!!

stemilou 19/07/2009 20:49

Et bien dis moi, c'est génial ça
Félicitation!!!!!!!!

Annabelle Léna 20/07/2009 08:43


Merci!
;-))


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2013 : 

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Collectif "Santé !, Les auteurs du noir face à la maladie" chez L'Atelier Mosésu  

Collectif "Les 7 petits nègres, L’Exquise nouvelle saison 2" chez In Octavo Editions 

 

2012 :

Nouvelle "Au kébab fumant" dans La Tête à l'Être n° 2 

 

2011 : 

Roman "A tort ou à raison" chez Eastern Editions. 

 

2009 :

Nouvelle « Paris, la bourgeoise », dans Filigranes n°73.

Nouvelle « La vie en rond », dans Marseille L’Hebdo n°449

 

2008 :

Nouvelle « Un pas en avant », dans Le Croquant n°57/58.

Nouvelle « À l’ombre du masque », dans Les Archers n°15.



2007 :

Nouvelle « À bras le corps », dans L’Ours Polar n°44.

 

 

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