Le blog
littéraire d'Annabelle Léna,
l'écriture pour passion!
Elle partirait un peu plus
chaque jour, c’est certain, jusqu’à ne plus être là … évidement. Au commencement, seuls ses doigts battraient en retraite. Sous le soleil étouffant de Marseille, l’extrémité de ses phalanges
picoteraient soudain de froid. Sans cesse il lui faudrait se frotter les mains l’une contre l’autre pour espérer les réchauffer légèrement. Mais toujours reviendrait l’engourdissement du froid et
cette satanée couleur bleutée d’outre-tombe. A contrecœur, elle se résoudrait à voler des gants de ski en plein été. Partout les honnêtes gens la dévisageraient, jaseraient sous cape en montrant
du doigt cette bonne femme en débardeur et gants de ski. Partout sauf lorsqu’elle arpenterait les trottoirs de son quartier, son quartier nord. Au nord de Marseille, passé l’extrême, plus rien
n’e
st étrange. Des matelas dorment
paisiblement sur les trottoirs, à côté des frigos défenestrés la veille. Les automobilistes appliquent le code de la route du plus fort, menacent chaque piéton. Les rotweillers rodent, guettent
entre les ordures, protégent le territoire qu’ils se sont attribués en l’absence de maître. Alors une femme en gants de ski…
Ainsi accoutrée, elle regagnerait quelques sensations au bout des doigts mais, en apercevant flotter les burqas sombres des femmes
fraîchement respectées de son quartier nord, le froid la saisirait de nouveau. La chair de poule envahirait ses avant-bras, ses mollets. Elle ne pourrait plus faire un pas sans sautiller d’un
pied sur l’autre, luttant contre le givre formé à même sa peau. Il ne lui resterait plus qu’à chercher un pantalon polaire au centre de la Croix-Rouge, en face de son antenne pôle emploi.
Etrangement, le souffle d’une rumeur affirmait qu’à côté des antennes pôles emplois des quartiers sud, il y avait parfois de belles grandes surfaces…
« C’est impossible. » Se résonnerait-elle en claquant des dents.
Elle tenterait de se réchauffer, dans sa chambre surchauffée, sous ses deux couettes emmitouflée, mais en vain. Dès que pointeraient les hurlements des voisins, oppressants et insoutenables, elle soufflerait de désespoir, une buée dense de condensation s’échapperait lourdement d’entre ses lèvres.
Ses mains, ses pieds, ses avants-bras, ses mollets ne seraient pas partis depuis longtemps que bientôt son visage plierait également bagage, lorsqu’on lui refuserait une fois de plus, la fois de trop, un emploi, sous des prétextes étranges et incompréhensibles, étrangement incompréhensibles. La tête ailleurs, elle ne se forcerait même plus à sourire. Tout juste promènerait-elle son visage figé et son regard éteint sur les trottoirs marseillais. Au début, les gens parleraient d’égarement, d’absence, tout au plus d’absentéisme. Bien au contraire, elle devinerait enfin son chemin. Elle partirait, un peu plus chaque jour, immobile au sein de son quartier nord. Le décrépitement des façades et la dégringolation des murs feraient neiger sur elle de gros flocons lourds et douloureux. Pour finir, son cerveau quitterait les lieux, déserterait la place. Les gens n’oseraient même plus approcher cette folle qui ne répond plus lorsqu’on secoue son bras.
Elle ouvrirait les yeux sur une étendue blanche, un Ice-Coco fraîchement pilé à la main. A perte de vue s’offrirait un horizon vierge de tags, rien ni personne à part évidemment quelques phoques à tête de mouette. Elle découvrirait un monde silencieux où le vent ne serait contré par aucune barre d’immeubles, où le soleil brillerait pour tous. Curieuse, elle arpenterait le paysage sans trêve, sautillant parfois d’un iceberg à l’autre, se laissant glisser sur les fesses dans les descentes. Un orignal se joindrait à sa marche pour lui expliquer les baies sauvages dont elle se nourrirait.
Puis soudain elle stopperait son élan, discernant la silhouette hostile d’un groupe d’homme approchant dans sa direction. Prise de panique qu’elle serait de ne pas trouver sa bombe lacrymogène, elle fabriquerait en hâte des boules de neige bien compactes mais étrangement le groupe d’homme la dépasserait sans aucune insulte, ni même le moindre petit crachat.
Il ferait froid, très froid, pourtant après cette rencontre elle aurait très vite chaud de Marseille. Le dos moite de sa ville collerait à sa peau. Elle déciderait alors d’aller voir un ailleurs, encore légèrement plus au nord, s’il existait un peu de fraîcheur. Des glaciers flambant neuf trôneraient en place des HLM insalubres. Elle suffoquerait de chaleur et déciderait d’abandonner, aux pieds de ses immeubles glaciaux, ses gants de ski, son anorak et son pantalon polaire. Cela pourrait servir à un autre…
Ainsi plus
légère, elle reprendrait son méridien mais Marseille transpirerait encore de tous ses pores. Chaque fois que ses pieds toucheraient la banquise, une petite flaque baignerait soudain ses orteils,
obligeant l’orignal à s’
éloigner.
Tout naturellement elle demanderait alors le chemin d’une auberge au premier ours venu et, arrivée à destination, après le quatrième igloo à gauche, elle s’installerait confortablement pour la
nuit. Par moment des tremblements envahiraient ses membres lorsque certains oseraient lui secouer le bras à Marseille, ou lui faire les poches, ou bien pire encore… Mais cela ne l’empêcherait pas
de s’endormir paisiblement dans la fraîcheur du quartier pôle nord, si seulement elle en trouvait le chemin, troisième à gauche après son cœur.
© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"
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