Le blog
littéraire d'Annabelle Léna,
l'écriture pour passion!
Personne ici bas ne connaît ma véritable identité. Ce n’est pas un secret d’Etat mais tout de même… Ma technique à moi, pour passer inaperçue, est de me métamorphoser en ruminant amorphe, telles les vaches paisibles qui pullulent dans le coin d’où je viens. Je demeure immobile à l’infini afin d’observer le défilé incessant des voitures à travers la fenêtre du hall d’entrée du dix-sept rue Montgrand. Pour plus de ressemblance, je me fends parfois la mâchoire d’un gigantesque chewing-gum et je me démonte le visage à la manière de ces bonnes femmes analphabètes que l’on croise dans les feuilletons télévisés. Lorsque quelques mouches téméraires se posent sur mes cheveux sales, je les fais voltiger au loin d’un hochement de tête lent et résigné. Voyez-vous, je n’ai pas d’autres choix… Malheureusement, c’est ainsi et seulement ainsi de nos jours que l’on ressemble à une véritable concierge dans un immeuble bourgeois.
J’
ai toujours un prétexte pour traîner dans les couloirs : mon balai. Pourtant Dieu sait que seuls les
courants d’air déplacent la poussière de ce palais. Cependant je promène à longueur de journée ce formidable instrument de travail, feignant à merveille astiquer le sol mais c’est pour mieux
épier les va-et-vient. Il m’arrive aussi très régulièrement de marmonner dans ma barbe afin que tous me pensent siphonnée et me laissent tranquille. Parce que, pour être honnête, moi, j’ai autre
chose à faire que de les écouter me demander de nettoyer les marches de l’escalier. Si j’ai atterri ici, moi, ce n’est pas par l’intervention du Saint Esprit, mais bel et bien dans un but
précis : accomplir une mission que seule l’organisation secrète dont je suis membre est capable de mener à bien.
Cela fait longtemps que nous agissons dans le quartier mais également dans toute la France, si besoin est. Malheureusement la demande est grandissante, voire exponentielle ! De toute part nous recevons des témoignages affligeants de personnes désespérées de voir le mal ainsi se propager, nous suppliant d’intervenir au plus vite, d’éradiquer ce fléau sur le champ. Notre organisation est submergée de récits atroces et insoutenables. A nous de rétablir l’ordre, de rendre justice ! Et ce, même si cela ne plait pas à tout le monde, même si certains nous jugent brutaux et violents. Non ! Nous ne sommes pas des sauvages ! Non ! Nous ne nous pensons pas au dessus des lois seulement… Il existe des lois bien plus redoutables que celles dictées par la justice. Nous les craignons et c’est pourquoi nous veillons à leurs strictes applications. Même si cela doit impliquer le sacrifice de nos vies.
Aujourd’hui ma mission est au dix-sept rue Montgrand, je compte bien donner entière satisfaction à mes employeurs. L’échec est un mot depuis longtemps banni de mon vocabulaire. Pour rien au monde, et Dieu m’est témoin, je ne décevrai mes compagnons de lutte. Mais peu importe mes états d’âmes, mes employeurs ne tolèreraient de toute manière aucun manquement. Il est donc de mon devoir d’exceller, tout simplement.
Le secret, l’élément décisif du bon déroulement d’une opération et de son plein succès réside dans la période d’observation. Il faut savoir prendre son temps pour être productif. L’être humain est un organisme complexe, dont l’équilibre demeure à tout moment extrêmement fragile. On ne peut le modeler sans précaution, au risque de le briser. Croyez-en ma terrible expérience… Ne rien brusquer, être doux comme l’agneau paisible des prairies de Babylone, voilà l’unique manière de réaliser des miracles. Ainsi dans ma vie j’ai tour à tour incarné des nounous, des assistantes, des vendeuses et aujourd’hui… Me voici concierge ! C’est la couverture parfaite qui me permet depuis trois mois de guetter chaque geste de M. Durcas, le locataire du troisième et de Mme Virgo, propriétaire au cinquième, veuve du général Virgo, décédé dans d’étranges circonstances. Paix à son âme.
M. Durcas est ingénieur. Il est le premier à quitter l’immeuble chaque matin, avec son costume et sa mallette en cuir. M’est d’avis que c’est du faux d’ailleurs. Sa démarche est assurée, jamais sa tête ne se penche vers ses contemporains, son front demeure haut au dessus de la masse. Il me dit bonjour mais jamais bonsoir. Il tient son courrier à deux mains, comme s’il s’agissait d’un trésor biblique que nul ne devait convoiter. Il essuie toujours ses pieds sur le paillasson même par beau temps et n’utilise jamais l’ascenseur. M. Durcas est marié à une ombre, un fantôme qu’il me semble apercevoir roder parfois sur le pallier quand leur chat s’échappe et deux fois par semaine lorsqu’elle se rend à ses cours de broderie sur soie.
Quant à Mme Virgo, c’est très simple, elle ne me parle pas. Pas un sourire, pas un regard, pas un mot : telle est sa devise en présence d’une femme. De son vivant, le général l’a si souvent mise en compétition avec celles du quartier que la veuve est conditionnée à haïr toute représentante du sexe féminin. Ses jupes sont strictes et ses talons claquent pour faire tourner les têtes des hommes. Ses ongles sont manucurés mais elle ne porte aucune bague, pas plus que de boucles d’oreilles d’ailleurs. Les revues intellectuelles se bousculent dans sa boîte aux lettres pourtant elles s’entassent encore emballées dans le vide ordure. Belle tentative pour impressionner son monde mais à moi, on ne me la fait pas. Je sais que ce sont les magazines féminins qui s’entassent sous son lit. Mon œil est aiguisé. C’est simple : je suis partout. Mme Virgo écoute la musique très fort après le repas pour camoufler le bruit de son appareil de massage anticellulite. La veuve simule avec brio une larme au coin de l’œil à l’évocation de son défunt mari pourtant plus aucune photo de lui n’orne les murs de leurs duplex.
M. Durcas et Mme Virgo se saluent froidement lorsqu’ils se croisent dans le hall d’entrée mais leur comportement est pour nous limpide comme les évangiles. Nous savons, de sources sûres, qu’ils vivent dans le péché de l’adultère et forniquent très régulièrement sans le moindre repenti. D’après nos indices ils se retrouvent une fois par semaine dans une des caves du second sous-sol afin de libérer leurs monstrueuses pulsions. A l’inspection de leur tanière, je n’eus pas peur, non, pourtant il me fallut réunir tout mon sang froid afin de supporter ces visions de péchés obscènes. Oui… Je suis un peu médium. Mais inutile de les juger ! Non ! Retenons les démons de cette tentation primitive ! Juger n’a jamais, jamais ! amélioré notre monde. Les brebis égarées peuvent parfois abriter les âmes les plus pures. Il suffit, pour s’en apercevoir, de les délivrer de l’emprise de Satan. C’est la tâche qui est mienne aujourd’hui, confiée par les plus hautes autorités. Les miracles peuvent parfois être à la portée de simples mortels tel que votre humble serviteur. Eh oui… A me voir ainsi déambuler dans mon tablier crasseux, nul n’imaginerait que je suis une agent spéciale, envoyée par monseigneur l’évêque de l’église du Chemin de Croix afin de redresser les mœurs des habitants de l’immeuble.
Depuis mon plus jeune âge, j’ai reçu un entraînement
intensif délivré par l’armée secrète du Pape. Au
programme quotidien : filatures, techniques d’écoutes, camouflage en milieux hostiles et combat rapproché au cas où... Je maîtrise le coup de pied retourné comme personne ici bas. Le double
jeté de couteaux en aveugle m’est un jeu d’enfant. Je pourrais écrire un livre sur les techniques d’assauts à mains nues des âmes possédées. Et je ne vous parle même pas de mes prouesses en cri
qui tue. J’ai également suivi sur le terrain le très célèbre Saint Père Michel pendant de longues années, lui qui maniait si bien le crucifix que les démons s’évanouissaient sur plusieurs mètres
à la ronde. Paix à son âme, le mauvais maniement d’un mounchakou enflammé lui fut malheureusement fatal le mois dernier.
Mais revenons à nos brebis égarées car il est temps d’entrer en piste. Comme toujours, le trac resserre quelque peu mon estomac mais j’irai au bout de ma mission. Dieu m’est témoin. Ma phase d’observation fût concluante, leurs horaires n’ont plus l’ombre d’un secret pour moi. Je dispose de deux heures précises pour truffer leurs appartements. Je n’ai pas peur puisque je marche dans Ses pas. Je forcerai discrètement leurs serrures respectives à l’aide du passe-partout spécial Vatican puis je dissimulerai habillement le matériel : quelques micros dans les pots de fleurs et un mini diffuseur d’hologrammes dans une statue. Dans quelques heures ils seront chacun chez eux, seuls, c’est alors que je leur projetterai une apparition divine. Après cela, nul doute qu’ils seront foudroyés par l’illumination et le chemin du retour au bercail sera enfin une évidence. Tous les pratiquants ont un jour reçu La révélation. Eh bien… Je sais que ce n’est pas bien de vous avouer ce secret mais… C’est toujours ainsi que cela se passe... Magie de la conversion ! Les brebis égarées, à nouveau guidées par Le berger, rejoignent nos troupeaux. Elle, aura droit à Sainte Thérèse de Constantine et lui, Saint Sébastopol de Lourdes. Un son et lumière chrétien, il n’y a rien de mieux pour convertir deux fornicateurs.
© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"
| Juillet 2010 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | |||||||
| 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | ||||
| 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | ||||
| 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | ||||
| 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | |||||
|
||||||||||