Mes inédits

Mercredi 3 février 2010 3 03 /02 /2010 09:35



« Encore une journée d’écriture. Souffrance et vomissements. La littérature est la quintessence de la pensée et la douleur des hommes. »

 

          Perplexe, Boris décortiqua cette phrase plusieurs fois. Il la lut paisiblement sur son canapé, puis, agacé, à l’inspiration de sa livreterrasse. Il la relut ensuite avec et sans lunettes, avec et sans whisky. Il hésita même à la lire les yeux fermés… C’était peut-être là, la seule manière d’en saisir le sens. Ou du moins un sens et ne pas avoir l’air d'un sombre idiot devant Vanessa, lorsqu’elle lui demanderait ce qu’il avait pensé de ce livre. Ce maudit livre !

 

          Soi-disant que s’il l’aimait, Boris devait absolument lire ce livre... Alors, il comprendrait, soi-disant, tout. Leurs disputes, leurs failles, leurs silences et leurs promesses. Une sorte de transcendance assurée qui éclairerait leur couple…

         C’était parti plutôt fort entre eux. Pour une fois que Boris fréquentait une littéraire, ça le changeait des éternels potins people de la gente féminine! Il avait craqué pour Vanessa la spirituelle, Vanessa qui réfléchissait avant de parler, Vanessa qui s'interrogeait sur les raisons d'un éventuel pourquoi et comment de ce monde, Vanessa qui était capable de lui en boucher un coin avec des citations du moyen-âge. Mais voilà, depuis peu, l’ambiance tournait au vinaigre, périmé de surcroît. Au final, toute cette spiritualité devenait pénible, un casse-tête permanent. Une paranoïa s’installait insidieusement à travers chaque geste, tout devenait louche, comme imprégné d'un sens caché, un piège que Boris devait débusquer. Il en venait à craindre les silences de Vanessa, prémices d'un débat incompréhensible et moyenâgeux. Pire! Il redoutait chaque geste du quotidien. Lorsque Vanessa demandait de l'eau, était-ce par soif ou voulait-elle sous-entendre qu’une femme a besoin d’amour comme les fleurs ont besoin d’eau et qu'il lui incombait d'être cet arrosoir? Ce n’était plus vivable!

       Alors, si ce livre pouvait apporter une soi-disant transcendance lumineuse, Boris ne s’était pas fait prier et s’était plongé dedans !

 

Mais la lumière ne fut pas si vive…

Tout d’abord, le visage de Boris se crispa lorsqu’il découvrit que Vanessa avait souligné des passages clés, comme si son pauvre cerveau atrophié ne pouvait trouver seul les passages importants. Et quels passages ! Celui-ci était souligné deux fois ! « la littérature est la quintessence de la pensée et la douleur des hommes. »

 

       Non mais quelle sorte d'individu pouvait bien souligner deux fois cette phrase ? Après cinq cent pages absurdes à l’endroit comme à l’envers, une rage sourde montait en Boris, une révolte littéraire. Toutes ces pages n'avaient aucun sens. Elles ne vomissaient qu'un ridicule amalgame de mots savants dans l’espoir prétentieux de créer de belles phrases mais creuses. Creuses comme son couple, c’était peut-être cela la morale de ces cinq cent pages de torture! Ce texte était illisible et Boris était censé y trouver des réponses ? Cela ne présageait rien qui vaille pour son couple...

        Pour Boris, un beau texte, et un beau couple aussi d'ailleurs, transcendant et magnifique, se devait d’être simple, essentiel. Vivre et lire à fleur de peau, les tripes à l’air. Pas de détour, de semblant, de « je me cache pour faire joli », de « je suis intelligent avec mes jolis mots ». Non. Pour lui la littérature, comme le couple, n’était pas souffrance, ni une quelconque quintessence mais une respiration, une bouffée insufflée, un monde transmis, un ulivre 2nivers et un ailleurs qui, au fil des pages et des années, devenait son double à portée de main. Pour lui la littérature ne se lisait pas avec un dictionnaire, elle lui parlait superbement, lui susurrait des histoires au creux de l’oreille, se donnait à lui à chaque mot.

     Tout l’inverse de Vanessa, d’ailleurs, qui s’obstinait à se refuser, prétextant une cérébralité exacerbée, un besoin de communion avant de livrer son corps. Vanessa qui se cachait derrière un livre car elle était bien incapable de faire une phrase cohérente ! Voilà ce que comprenait soudain Boris !

       Plus il réfléchissait à cette phrase soulignée deux fois, cette souffrance et ces vomissements, à cette soi-disant quintessence de l'homme, qui d’ailleurs n’avaient aucun rapport avec le reste de l’ouvrage, plus il se demandait pourquoi Vanessa et lui devaient se parler en livres interposés? Pourquoi n’ouvrait-elle pas simplement la bouche comme un être humain normal si elle avait quelque chose à dire? Cette quintessence exaspérait Boris, ce mot surligné représentait toute l’hypocrisie d’intelligence que se donnait Vanessa, sa vanité bête et méchante.

         Quintessence, quintessence, Boris ne voyait plus que ce mot prétentieux et méprisant. Il maudissait cette quintessence et cette femme qui se permettait de lui imposer cinq cent pages d’ennui.

 

         Boris n’y tenait plus. Il jeta son couple à la poubelle puisqu’il ne comprenait rien à ce maudit livre. Ou plutôt il jeta ce livre puisqu’il ne comprenait plus rien à son couple. C’était évident mais comment ne l’avait-il pas su plus tôt ? Un féru de Don Quichotte ne pouvait décemment cohabiter avec une psychologie de bas étage…

         Il était quinze heures trente, Vanessa n’allait pas tarder aussi Boris claqua la porte énergiquement. Une porte fermée, ça lui apprendrait, à celle-là, à réfléchir à la quintessence de la douleur et des vomissements !

 

          Boris ne ralentit le pas qu’une fois atteint le deuxième étage de la Fnac. L'espace littérature, immense, regorgeait de femmes mais Boris ne céda pas à la facilité! Non. Il lui fallait une intellectuelle, certes, mais pas n'importe laquelle cette fois.

         Aussi il dépassa avec rage le rayon psychologie ainsi que le rayon jeunesse et art de vivre. Vade retro ce genre de littérature à la quintessence de rien du tout ! Boris hésita un instant devant le rayon cuisine et bien-être. Intéressant d’un point de vue technique mais se voyait-il réellement échanger durant des années sur la cuisson d’un roti ou la dernière méthode d’abdo-fessiers… Non. Il accéléra et, au passage, ignora superbement le rayon antiquité, histoire moderne et sciences. Soudain Boris repéra sa proie: une jolie brune en col roulé au rayon fiction. C'était bien, ça, la fiction… Un univers de mondes, d'expériences, de points de vue. Une infinité de vies et non des faux semblants d'intelligence… Boris saisit un Dostoïevski, histoire de montrer de quoi il était capable et s’approcha lentement de la brune.

     La demoiselle feuilletait un Marc Levy… C’était bien ennuyeux mais après tout, cela pouvait donner lieu à des débats animés…

 

« Bonjour. Je vois que vous hésitez ! Moi aussi. À vrai dire, il y a tellement de choix de nos jours que l’on ne sait que choisir ! Au fait, je m’appelle Boris.

- Oui, vous avez raison mais je crois que j’ai trouvé mon bonheur.

- Marc Levy ?

- Oui, j’adore son style.

- Hum… Oui, c’est assez moderne.

- Oui mais surtout je trouve que… Je ne sais pas… Je dirais…Je dirais que ses romans sont la quintessence du romantisme dans notre archétype quotidien. Vous ne trouvez pas ?

- La quintessence vous dites ?

- Oui, pourquoi ? »

 livre 3

        Boris ne répondit pas et tourna les talons. Après tout, rien ne valait la grande littérature, Dostoïevski serait bien suffisant pour la quintessence de ses prochaines soirées en célibataire !

 

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Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits - Communauté : ecrivains en herbe
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Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /2009 16:35

 

 

A la terrasse de ce café crasseux, Joseph languissait une remorqueuse pour récupérer sa réalité: un certain dossier Pablo à boui bouiplaider à quinze heures. Pendant que sa voiture en panne fumait des cumulus à évaporer la route, l'homme héritait d'une pause désespérément longue. Il s'impatientait dans ce trou en bordure de nulle part. Son costume haute couture boudait le contact rustique de cette chaise pliante mais, puisque cette demoiselle en robe rouge, accoudée au comptoir souillé, conservait son élégance, il n'avait qu'à faire de même. S'il l'avait payé une petite fortune, ce costume, c'était bien pour faire de lui un homme distingué en toutes circonstances, peu importait le décor et les fientes de pigeons incrustées entre les lamelles du plancher. Car voilà, Joseph n'était pas seul. Dans ce boui-boui sordide, une étrange brune en robe du soir était perchée sur un tabouret du bar, dos à lui.

Joseph l’observait en se demandant si elle était, tout comme lui, perdue ,ou bien si elle attendait quelqu'un. Quelle idée de s'habiller ainsi pour un début d'après-midi dans un routier! Joseph s’amusait d’un tel accoutrement mais au fond, peu lui importait cette femme, peut-être une simple putain. Lui était magistrat après tout, mieux valait se concentrer sur le dossier Pablo…

 

            Pourtant une irritation sournoise titillait l’homme... Elle ne le regardait pas. Joseph était le seul représentant de la race masculine à ne pas avoir des mains de paysans sur plusieurs kilomètres à la ronde, mais cette femme ne le regardait pas. Un homme de son élégance captait les regards féminins, tous les regards féminins. La situation devenait vexante.

            Durant de longues minutes, Joseph tenta de prouver sa présence à cette table en exhibant la grandeur de sa position sociale. Ses doigts martelaient son attaché-case, les pages de son agenda claquaient bruyamment alors qu'il survolait, entre chaque feuillet, ses innombrables responsabilités. Le serveur l'observait mais elle, ne le regardait toujours pas. N'importe quelle fille de la campagne aurait bavé devant lui mais elle, elle se permettait de ne pas le regarder. Mais après tout… peu lui importait cette vulgaire putain. La dépanneuse attaquait peut-être le dernier virage pour le ramener à sa vie, ce ne serait plus très long. Joseph serra puis desserra ses mains. Ces chaleurs lourdes faisaient toujours gonfler ses doigts et son alliance l’oppressait atrocement. Il desserra également son col de cravate car le soleil ne l'épargnait guère à travers la vigne suspendue, ou bien était-ce autre chose…

 

            A croire que la dépanneuse n'attaquait pas le dernier virage… Joseph ne regardait plus qu'elle, son dos qu’elle persistait à seulement offrir. Pas grand chose d'autre sous les yeux certes, pourtant le mur sur lequel il s'appuyait se serait fissuré à grands bruits que l’homme n'aurait pas détourné les yeux de ces frêles épaules à apprivoiser. Joseph songeait à l'étrangeté de la vie: sa femme ne s'habillait jamais en rouge, la couleur de la tentation qu'elle disait. Tout bien réfléchi, que viendrait faire une putain en rase campagne ? Le secret de cette femme aux escarpins devait être bien plus complexe. Et pour commencer, à quoi ressemblait-elle ? La beauté de son visage pouvait-elle se comparer à ses reins que Joseph remarquait soudain incroyablement courbés?

           

 

Il se ressaisit. Hors de question, pour un homme de sa condition, de laisser son esprit divaguer ainsi. Après tout, il avait son procès à quinze heures… et son alliance. Mais par simple curiosité, pour tuer le temps, un entracte pour patienter, histoire de ne pas sombrer sous cette vigne suspendue, il pourrait peut-être franchir cet espace de bistrot les séparant, jeter juste un œil, capter enfin le regard de cette femme, rien qu'une fois…

 

            Après tout, la dépanneuse était peut-être encore à plusieurs heures de route! Sûr de ses chaussures en cuir véritable, Joseph foula les planches pourries du bistrot comme autant d'obstacles ne pouvant l'atteindre. Il zigzagua entre les chaises en préparant un atterrissage en douceur sur un tabouret voisin de la femme mais il fut brutalement stoppé dans son élan. Mademoiselle empoignait son téléphone portable et laissait libre cours à une conversation dont Joseph était exclu.

            Un homme de sa prestance ne pouvait décemment attendre comme un piquet la fin de cet échange. Alors, dans un geste désinvolte, Joseph attrapa le serveur, comme un fait exprès.

"Les toilettes, s'il vous plait?"

            Puis il se réfugia derrière la troisième porte à gauche, bien heureux qu'elle ne l'ait vu fuir ainsi au petit coin.

 

A l’instar d’un tête à tête avec la mystérieuse brune, Joseph entama un face à face honteux avec le miroir mural. Les secondes l'assassinaient. Cette femme ne l'avait toujours pas vu. Joseph rajusta sa cravate. Décidément le soleil ne l'avait pas épargné. Sur son front perlait la transpiration, arrosant des rougeurs apparues par plaques. Sa femme lui aurait conseillé de tamponner doucement avec un mouchoir humide mais voilà elle n'était pas là. Il pouvait donc faire ce que bon lui semblait…

L’homme rejeta la culpabilité et laissa cette sueur virile inonder le sommet de son crâne. Il tournait en rond. La lecture des différents graffitis ornant les murs alentours lui confirma toute la bassesse de l'espèce humaine. Le décryptage de ces insanités aurait transformé un enfant de choeur en suppôt de Satan et, alors qu'il se tordait le coup devant un croquis des plus explicites sur l'anatomie féminine, son pantalon frôla un urinoir douteux. Joseph découvrit avec horreur le bas de sa jambe contaminée de pisse. Cette souillure transformait son costume sur mesure en vulgaire chiffon. Il le nettoya maladroitement, ce n'était pas le moment qu'il l'abandonne…

 

Joseph s’entêtait à réfléchir… Après tout, de nombreux hommes de sa prestance avaient des aventures, c'était bien connu. Tout ce stress de magistrat n'était plus humain à gérer. Et puis… il s'agissait forcément d'une femme à part, différente, pour s'habiller en robe de soirée dans un routier. Elle était si mystérieuse, une bouffée d'air entre son procès et son alliance… Lui aussi méritait une échappée, il était un être humain.

Une grande respiration aida Joseph à franchir la porte séparant leurs deux corps mais son souffle retomba lourdement sur le comptoir désert. L’escapade s’était envolée.

 

L’absence de la belle laissait place à la réalité : le dossier Pablo, l’alliance… Aucune reine d’un soir égarée, aucune route endiablée, aucune passion fiévreuse. Elle était partie.

« Monsieur, votre dépanneuse est arrivée. Elle vous attends sur le parking. »

A Joseph maintenant de quitter ce boui-boui, abandonner les lieux afin de revenir à la ligne droite de sa vie. Mais en apercevant la dépanneuse il crut discerner, dans l’interstice de la fenêtre passager entrouverte, un foulard rouge flotter sous la vigne suspendue. L’homme accéléra le pas. La femme aux escarpins était belle et bien là, assise, enveloppée de son éternel mystère. Joseph pris place à bord, à ses côtés, le cœur au bord des lèvres. Leurs peaux se frôlaient. Cette femme était au-delà de la beauté, elle était inespérée. Joseph observa son décolleté, sa peau satinée semblait aussi douce que du velours. Ses épaules et son coup étaient nacrées de désir mais étrangement son visage était fermé, ses sourcils froncés.

Quelque chose clochait... Soudain Joseph sentit flotter cette vilaine odeur de pisse qui collait à son pantalon. Alors, la mystérieuse brune parla enfin :

« Hum… Excusez-moi, je voudrais descendre. »

            Joseph n’avait aucun argument pour plaider la grandeur de sa position sociale et ne put que balbutier :

« Mais c’est ridicule, laissez-moi vous emmener. Au moins jusqu’à la prochaine grande ville !

- Non merci c’est inutile. Je me suis trompée, je vous ai pris pour quelqu’un d’autre. Au revoir. »

  route

Joseph observa, penaud, la femme en rouge disparaître au loin. Il desserra une dernière fois son nœud de cravate, décidément ce soleil était accablant aujourd’hui. Ou bien était-ce autre chose…

© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"

Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits - Communauté : jeune auteur et compositeur
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Samedi 10 octobre 2009 6 10 /10 /2009 17:49


« Vincent, je ne vais pas me faire charcuter par le premier escroc venu pour que tu puisses dormir paisiblement sur tes économies.

-Il y a d’autres solutions, non ?

-Non ! Un bon lifting se paie environ trois mille euros.

-D’accord mais, à trente-huit ans, as-tu réellement besoin d’un BON lifting ?

-Oui, c’est écrit là.

-Par pitié, arrête de lire ces magazines féminins !

-Que veux-tu que je fasse d’autre ? Enfermée toute la journée à regarder Môsieur travailler à son bureau. Je n’aurais jamais du accepter d’être ta femme au foyer. Ça, je le savais, que je m’ennuierai à mourir. Il ne se passe jamais rien ! D’ailleurs il n’y a rien. A part cette table bancale que tu as daigné m’installer, le salon est un désert ménager.

-Allé, c’est parti !

-Et ces mûrs… Tout blanc, quelle idée ! Je ne peux même pas les regarder, ils m’éblouissent !

          -Forcément qu’ils t’éblouissent ! Toujours assise en plein soleil ! Tu aurais moins de rides en t’installant à l’ombre. Ce n’est pas écrit dans ton magazine ?

-Tu te crois malin ? Je m’assois où alors ? Tous les meubles sont miteux. Impossible de s’appuyer dessus, ils s’effondrent.

          -Le problème n’est pas la solidité des meubles ma chérie, mais plutôt ce que tu ingurgites à chaque repas.

-Puisque je te dis que j’ai le droit de manger des pâtes !

          -Dans un régime ?

-Parfaitement ! Au blé complet ! C’est écrit là.

          -C’est surtout écrit sur tes hanches comme on dit. Tu es sûr que c’est d’un lifting dont tu as besoin ?

-Je vois qu’il y a du progrès entre nous, on passe aux insultes.

          -Ma chérie, je plaisantais voyons ! Tu es parfaite. Mais… Si tu t’ennuies, je ne sais pas moi, prépare le repas. Il est bientôt midi.

-Ça fait huit ans qu’il est bientôt midi ! Tout s’est arrêté le jour où je t’ai rencontré. Depuis, j’attends…

          -On peut savoir quoi ?

-Que tu changes la pile de cette foutue horloge ! J’attends d’enfin voir passer le temps ailleurs que sur mon visage.

          -Tu n’as pas de rides !

-Si ! Et dans la tête aussi !

          -Des rides dans la tête ! C’est une trouvaille de ton magazine ?

-Très drôle… Tu sais quoi ? Quand je passe devant ce grand miroir j’ai l’impression d’être morte, je n’y vois plus mon reflet !

          -Ce sont les vampires qui ne se reflètent plus dans les miroirs, pas les morts.

-Tes sarcasmes ne m’atteignent plus. Je n’y vois plus mon reflet mais le tien oui, à travers ce que tu as fait de moi !

          -C'est-à-dire ?

-Oh arrête ce petit rire hautain !

          -Non mais qu’est-ce que tu veux à la fin ?

-Tu le sais très bien. Je veux… M’occuper de la chambre, tu m’entends ?

          -Nous y voilà ! Tu deviens maligne, je ne t’avais pas vu venir avec tes histoires de lifting. Bien sûr, il s’agissait de LA chambre. Toujours cette satané chambre !

-Je t’interdis de te mettre en colère ! Tu n’as pas le droit. Je VEUX m’occuper de la chambre.

          -Que crois-tu que nous fassions depuis tant d’années ? Pas de ma faute si c’est si long !

-Pas comme ça, tu m’entends ? Je suis si malheureuse, si tu savais. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi… Pourquoi tu t’obstines à ne pas vouloir de moi ?

          -Bien sûr que je veux de toi ma chérie ! La preuve, c’est avec toi que je veux cet enfant.

-Tu le veux avec moi mais… Pas de moi.

          -Je t’ai expliqué cent fois… Ce n’est rien contre toi. Je préfère juste l’adoption. Tu verras, nous aurons bientôt un beau bébé et cette chambre d’enfant sera MAGNIFIQUE.

-Je veux bien qu’au début tu préférais l’adoption, mais cela devient tellement long ! Ce serait si simple... Tu ne me trouves pas assez jolie ? Je peux faire plus qu’un lifting. Tu as peur que notre bébé me ressemble ? Je ne sais pas, qu’il ait mon caractère ?

          -Mais non enfin ! Crois-moi ce serait un bébé formidable s’il te ressemblait ! Et puis tu sais, l’important c’est l’éducation, et ça nous le ferons ensemble. J’ai lu dans un magazine que les parents adoptifs sont beaucoup plus importants que les parents biologiques.

-Tu lis des magazines féminins ?

          -Pas du tout ! Parfois en salle d’attente...

-Mais bien sûr…

          -Bien sûr ! Et puis, qu’est-ce que tu as contre l’adoption ? C’est un acte d’amour formidable. Il y a des milliers d’enfants malheureux, mieux vaut s’occuper d’eux avant d’en faire d’autres. C’est mon devoir de citoyen. Je ne peux pas concevoir de faire un enfant alors que tant souffrent ! Non vraiment… Il faut être un peu responsable et rattraper les erreurs de ceux qui ne l’ont pas étaient !

-Mais oui c’est formidable l’adoption… Quand on est stérile ! Célibataire ! Ou vieux ! Mais moi… Moi, je suis jeune, je suis mariée, je t’aime et je veux porter ton bébé !

          -Moi, moi, moi ! Ce que tu peux être égocentrique !

-Egocentrique ! Tu ne t’es pas vu ! Tu me refuses un bébé sous des prétextes d’action humanitaire mais tu mens ! Ça se saurait si tu voulais mettre ta vie au service des autres ! Je commence à te connaître, il y a autre chose ! Oh et puis arrête de tripoter cette horloge, tu m’énerves !

          -Faudrait savoir ! Je croyais que tu voulais voir passer le temps blabli blabla.

-Oui, je voudrais voir passer le temps… Mais pas le temps.

          -Ah… C’est le temps ou ce n’est pas le temps ?

-C’est le temps oui, mais ce n’est pas LE temps.

-C’est le temps mais ce n’est pas le temps…

-EXACTEMENT !

          -Comment diable veux-tu que je comprenne ton charabia ?

-C’est pourtant simple ! C’est le temps pour moi d’avoir un bébé. Là, tu as compris ? Assez de toutes ces histoires d’adoption. Je n’ai plus la patience.

          -Je suis censé lire ça sur la pile de l’horloge ?

-Parfaitement !

          -C’est écrit sacrément petit alors !

-Odieux ! Tu es odieux ! Je mets mes tripes sur la table et toi… Tu te moques ! Avant, on se disait tout. Maintenant… Dés que j’ai le malheur d’ouvrir mon cœur, tu attaques…

          -Tu m’oppresses avec cette histoire de bébé, voilà tout !

-Ah c’est ça ! En fait tu n’en as jamais voulu ? Pour calmer mes ardeurs tu as sorti cette histoire d’adoption mais c’était un bateau. Un radeau pourri ! Tu n’as jamais été sincère en fait.

          -Crois-moi, cet enfant je le veux… Et si ça se trouve bien plus que toi.

-Alors pourquoi ne veux-tu pas le faire avec moi ? Je te préviens aujourd’hui je ne te lâcherai pas, je veux savoir. De toute manière je n’ai plus rien à perdre.

           -Et toi ? Tu t’es posé un peu la question ? Pourquoi de moi ? Tu veux un bébé d’accord mais quelle importance de qui il est ?

-Comment peux t’on poser une telle question ? Tu es mon mari, je t’aime et c’est tout !

           -Ah ! Tu vois ! Tu n’as aucune excuse !

-Excuse ?

           -Je veux dire arguments, tu n’as aucun argument !

-Il faut des arguments pour avoir un bébé de son mari ?

           -Parfaitement ! Ça ne se fait pas à la légère figure-toi !

-Mais enfin pourquoi t’énerves-tu ? Qu’est-ce qui te fais si peur à la fin ? C’est la grossesse ? L’accouchement ?

            -Mais non. Tu m’exaspères ! Je n’ai pas peur, où vas-tu chercher des bêtises pareilles ?

-Je t’en supplie Vincent, si un jour dans ta vie tu dois être honnête avec moi, que ce soit aujourd’hui. Parce que moi… Je n’en peux plus de cette éternelle dispute. Et puis, il est bientôt trop tard pour moi, alors je dois savoir pourquoi à trente-huit ans, je n’ai toujours pas eu le droit d’être mère !

-Ne pleure pas ma chérie, ne pleure pas. Tu sais que je déteste ça…

-Ça ne sert à rien de me caresser la main, parle-moi plutôt ! Ne pas comprendre est la pire des punitions.

         -Ecoute, je te le répète. Je me sentirais vraiment plus à l’aise avec un enfant adopté, voilà.

-Pourquoi ?

          -Mais… Pff… Parce que… C’est difficile à expliquer.

-Crache le morceau s’il te plait. Sinon, je ne pourrais jamais arrêter de pleurer.

           -Oh arrête ! Tu n’as pas tant à te plaindre ! Le voisin par exemple, il n’a jamais voulu d’enfants, eh bien sa femme n’a pas eu le choix ! Tu es toujours obnubilée par ton petit monde. Au moins moi, je te donne la possibilité d’adopter !

-Que tu es gentil ! Tu ne veux pas me faire d’enfant, le voisin n’en a jamais voulu mais… Peut-être il y a d’autres hommes sur terre ! Peut-être même que parmi eux certains seraient prêts à avoir un bébé avec moi ! Y as-tu déjà pensé à ça ?

            -Je trouve ton chantage d’un goût très douteux.

-Tiens ! Tu ne rigoles plus ? Plus de réflexions désobligeantes sur la taille de mon cul ? Eh bien tu sais ce qu’il te reste à faire alors. Dis-moi ce qui ne va pas. Je suis ta femme enfin ! J’ai le droit de savoir.

-Tu es pénible quand même. C’est juste que…

-Que quoi ?

          -S’il te plait, laisse-moi tranquille.

-Non. C’est juste que quoi ?

          -C’est juste que je ne veux pas prendre un tel risque.

-Mais enfin quel risque ?

          -Pff… Celui de ressembler à mon père… Au moins cet enfant, il ne sera pas de moi. Je ne serai pas son père, alors je pourrais l’aimer comme un fils. Tiens voilà, l’horloge est réparée… Tu es contente ? »

 
© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"

Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes inédits - Communauté : Plaisirs d'écrire
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