Mes premiers chapitres

Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /2009 14:19

                                       
                                        Chapitre 1.

 

« Marc, vraiment… Désolé de t’interrompre mais y’a quelque chose que j’comprends pas. C’est bien beau ce qu’on fait une fois à l’intérieur mais excuse-moi, comment on y rentre dans cet entrepôt s’il est gardé 24h/24 ? »

                  Marc ne supportait pas d’être interrompu. Son bras, tendu en direction d’un plan punaisé au mur, s’abattit lourdement sur sa cuisse sous le poids de l’exaspération. Pourtant il ne cilla pas. D’ailleurs son regard demeurait depuis toujours impassible. Aucune nuance, le même noir sans cesse fixé droit devant, prenant à défi quiconque oserait le soutenir, toisant le destin sans crainte. Si les yeux sont le véritable reflet de l’âme, celle de Marc était immuablement sombre, un parfait miroir de ténèbres. Une seule et unique chose se dissimulait derrière ses paupières, un monstre dont personne ne voulait jamais entendre parler, sous aucun prétexte. Une légère cicatrice abaissait le coin de son œil gauche. Des lames de rasoir qu’aucune main délicate n’avait jamais polies officiaient de pommettes. Sur son front, un nuage perpétuel menaçait de décharger à tout moment un orage infernal. Il est de ces visages qui dépeuplent les trottoirs lorsque le jour faiblit, libèrent les bancs publics avec l’exacte rapidité du fauve, des armes de désolation massives, de terreurs repoussantes. Eh bien ces visages obscurs n’osaient se mesurer à celui de Marc. Du haut de sa carcasse nerveuse, l’homme était seul, ne distinguant depuis son plus jeune âge que des regards fuyants, des paupières basses, parfois même quelques tremblements incontrôlés.

             Ses mâchoires se crispèrent soudain par quelques ondes mystérieusement inspirées du néant, hésitant entre violence et agressivité, puis Marc se ravisa. Après tout, la réunion débutait à l’instant, il se devait de ménager un minimum ses hommes pour le succès de l’opération.

« Vraiment désolé Marc, je t’assure tu l’as pas dit…

- Je NE l’ai pas dit Paul, NE l’ai pas dit. Arrête de parler comme un manouche. »

                  C’était certain, Marc ne s’exprimait pas à la manière de ses recrues, des barbares sans cervelle qui ne devaient leur évolution dans le grand banditisme qu’au hasard des circonstances. Marc, lui, n’avait pas débuté sa carrière par de petits vols minables de scooters. Il avait été recruté bien plus jeune par des hommes en costumes cravates aux calibres nerveux, aux manières impeccables, capables d’égorger leur victime sans bruit, ni même se salir. L’orphelinat dont Marc s’était évadé n’avait pas signalé sa disparition avant de longs mois, de peur que la police ne leur ramène ce démon qui menaçait au couteau jusqu’au directeur. Dans la rue, le nouveau voleur avait rapidement été repéré : les commerçants appelèrent alors au secours ceux qui détenaient le quartier. Ces hommes de main avaient su lire le mal en Marc, déceler en lui le futur criminel au sang froid, l’assassin dans toute sa perfection, toute sa beauté. Ces hommes avaient fait son éducation, avaient fait de lui un homme… A leur image.

« Je n’en ai pas parlé car c’est un détail négligeable. L’entrepôt est gardé 24h/24 par des bras cassés : la nuit, un vigile dans une loge pas même blindée, à côté de la barrière. C’est une compagnie de surveillance qui engage des chômeurs longue durée. Le jour c’est l’hôtesse d’accueil qui assure la sécurité du site.

- C’est une blague ?

- Pas du tout. Pendant la journée c’est derrière le comptoir de l’accueil que sont basculées toutes les commandes de sécurité. L’hôtesse actionne les barrières, gère les caméras de surveillance, ainsi que le système d’alarme dans sa globalité, détecteurs de mouvement et incendie.

- Laisse-moi rire, une hôtesse d’accueil ? Avec ses petits bras musclés ?

- Je t’assure que si tu l’ouvres encore, tu ne riras plus jamais de ta vie. Paul, tu me tapes sur le système à parler tout le temps. Un jour tu feras tout rater avec cette manie ! Alors maintenant c’est très simple, tu la fermes sinon c’est mon poing dans ta gueule. »

                  Ici était la limite à sa diplomatie. Ménager ses hommes était un fait, supporter leur misérable stupidité qu’il méprisait tant en était un autre. Marc patienta une poignée de secondes afin que ses dernières paroles nettoient l’air ambiant de tout parasite sonore, puis reprit :

« Les gars je vous rappelle après tout que ce n’est qu’un entrepôt. Enfin… Pour le commun des mortels ce n’est qu’un simple entrepôt de textile, donc inutile d’engager l’armée pour surveiller quelques cartons. Poursuivons. Nous entrerons donc tout naturellement par l’entrée principale sur les coups de huit heures… »

                  D’une main robuste Marc caressait les barrières d’entrée bordant l’entrepôt par le sud, comme autant de frontières en pointillés. Un puissant halogène, branché pour pallier l’éclairage poussif de cette cave humide, dévoilait la zone industrielle des Papillons Fleuris, en bordure d’autoroute, éloignée de toute civilisation. C’était un amas de béton comme seul l’homme sait en bâtir, dans un désert de champs abandonnés patientant sagement de devenir constructibles. Les légumes provenaient dorénavant de contrées mystérieuses. La zone industrielle souillait d’une plaie béante ce monde paysan, purulent de bâtiments, suintant le capitalisme par camions entiers. A longueur de journées d’innombrables bennes colportaient dans chaque recoin ces marchandises contaminées, asphyxiantes et nauséabondes. En bordure de zone se détachait, par la modernité de sa structure et les dimensions affichées effrontément, l’entrepôt Fringand. Dernier arrivé, son implantation avait remporté la fierté des élus locaux. Enfin une grande marque nationale s’intéressait aux Papillons Fleuris, enfin la commune serait citée dans les journaux télévisés.

« C’est certain, après notre coup, leur zone industrielle, tout le monde connaîtra. »

                 Plus que la médiatisation, Marc et son équipe, dans leur intrusion offensive, se proposaient d’offrir la renommée, mieux encore, la réputation ! Un cadeau pour tous emballé avec soin. Chacun pourrait expliquer avoir emprunté les mêmes routes que les malfrats, croisé peut-être leur chemin de malheur, que cette pancarte à la une des journaux était plantée tout près de leur pelouse. Au nom des Papillons Fleuris personne n’oserait plus glousser en imaginant un coin perdu. Dorénavant les regards seraient admiratifs. Les Papillons Fleuris aussi aurait ses quartiers sensibles, et pourquoi pas un jour une émeute. Ils seraient fiers, tous, de raconter leur version de la plus sanglante prise d’otage du siècle, une fable à détailler aux petits enfants. Un patrimoine légué de génération en génération comme autant de généalogie héroïque. Les Papillons Fleuris aurait dorénavant une histoire dans l’Histoire de France. La vanité des hommes dépassait donc la grandeur de leur égocentrisme, jusqu’à s’imposer dans les détails les plus sordides du quotidien le plus méprisable des existences les plus pourries… Les médias créaient la société chaque jour un peu plus. Les temps devenaient rudes, il fallait être à la hauteur pour être de la partie. Les petites communes sans histoires n’avaient aucune chance d’exister sans l’intrusion du mal. Le sang, plus que tout autre arme, détenait ce pouvoir divin d’insuffler la vie...

« Ils nous remercieront tous, à se voir à la télévision, comme des stars ! Jamais ils n’auraient osé en rêver, la mort juste à côté. Ces chacals auront plus de peine de voir partir les caméras que pour leurs voisins décédés. »

 

                   Face au mur exhibant la carte au trésor, cinq hommes assis sur des chaises en bois, cinq mercenaires aux larges épaules. Paul, au visage plus fin, avait redressé le col de sa veste, jusqu’à dissimuler légèrement sa bouche pour preuve de sa bonne volonté à ne plus parler. Tous écoutaient studieusement la présentation, consignant dans leur cerveau chaque détail du microcosme de l’entrepôt. Le bâtiment s’étendait fièrement sur deux étages. Le parking était prolongé d’une passerelle piétonne, véritable langue d’acier qui guidait les visiteurs vers l’accueil, au premier étage. Ce plateau abritait les bureaux et les salles de réunion, gardait au chaud les viandes ramollies par les études des seuls travailleurs non manuels de l’entrepôt. Par une porte, et une seule, située au fond de l’accueil, les magasiniers accédaient à l’entrepôt à proprement parler et aux quais, au niveau zéro. Cette porte, comme toutes les autres sur le site était verrouillée par le système de sécurité. Le flux des magasiniers était minutieusement rythmé. Ils rejoignaient chaque jour le site par vagues successives. Une à six heures, une à sept heures, puis plus rien jusqu’à la relève des équipes de l’après-midi à quatorze heures.

« Donc, nous nous présentons à la barrière à huit heures, comme ça les équipes seront déjà toutes à leurs postes. Deux voitures. La première sonne en prétextant vouloir déposer un CV. L’hôtesse ouvre la barrière. La voiture s’engage, la seconde s’enquille directement avant que la barrière n’ait le temps de se refermer. L’hôtesse va le remarquer sur les écrans de surveillance mais ce n’est pas grave, jamais elle ne pensera à une attaque terroriste. »

                  Les moindres recoins de l’entrepôt se dessinaient sur le mur de la cave, par de longs traits précis. Marc disséqua it l’immeuble, décortiquait les rites et coutumes du lieu. Les salariés étaient surveillés de manière draconienne. Nul n’était autorisé à circuler à l’étage en dehors des heures de pause, encadrées par des responsables. L’homme n’était plus homme mais matricule, maigres fourmis perdues dans un dédale de rayonnages, canalisées dans le sens de la marche. La bonne marche de l’entreprise, s’entend. Chaque porte, chaque issue de secours était sous alarme. Derrière ces portes et ces alarmes il y avait des détecteurs de mouvement. Et pour surveiller les détecteurs de mouvement, il y avait des caméras. Une prison n’aurait pu être mieux équipée, la direction espérait ainsi lutter contre le vol de marchandises.

« Ils ont la phobie du vol et de l’incendie, alors ils ont bâti le site le plus sécurisé de toute la région, doté des connections informatiques les plus sûres… Le directeur a la psychose du manutentionnaire voleur. Il faut dire aussi que sur ce genre de site cela représente généralement une perte financière conséquente. Et puis c’est un accro aux nouvelles technologies, aux gadgets… Il a voulu s’offrir l’entrepôt le plus moderne de France. C’est bon pour l’image. Il l’a eue, maintenant il est à nous. Une fois à l’intérieur, à l’abri sur le plateau, même le GIGN ne pourra pas nous déloger. »

                  Dans la cave certains souriaient, impressionnés par la logistique de cet entrepôt, cette perfection quasi militaire, ce défi au crime. Ces hommes avaient toujours été rongés par l’envie de répondre aux provocations des honnêtes gens. Ils se pourléchaient les babines à l’idée d’assaillir les barrières dressées contre eux, anéantir ces symboles d’une société qui les avait joué perdants.

                    Neuf caméras balayaient le site de l’intérieur comme de l’extérieur, de jour comme de nuit. Tout était surveillé et chacune de ces informations remontait à l’accueil, cerveau aux mille connections nerveuses. Grâce aux écrans de contrôle qui diffusaient en permanence les moindres images du site, l’accueil était une citadelle aux miradors électroniques. Depuis ses hauteurs l’entrepôt n’avait aucun mystère.

« Donc je continue... Une fois garés sur le parking, toi Roger, tu t’engages tranquillement sur la passerelle menant à l’entrée, sans arme, juste avec le CV que tu viens déposer. Tu sonnes pour que l’hôtesse d’accueil t’ouvre. C’est le seul point sensible du plan. Si elle n’ouvre pas nous serons obligés de faire sauter la porte, alors tu lui fais ton plus beau sourire, compris ? Une fois la porte déverrouillée, nous arrivons, armés. Nous nous diviserons en deux groupes. Fred, Henri et Paul, vous venez avec moi. »

                  Marc et son équipe investiraient immédiatement le niveau zéro pour garder l’effet de surprise sur le personnel. Roger et Eric se chargeraient de prendre l’accueil d’assaut.

« Avant toute chose, Eric, tu passes derrière l’accueil et tu nous déverrouilles l’accès au niveau zéro, puis tu fais sauter la cervelle de l’hôtesse. Je veux voir son sang gicler sur le comptoir à cette salope. Si nous voulons être pris au sérieux, il faut frapper fort dès le début. Tu balances son corps sur la passerelle, ce sera une image splendide pour le vingt heures. Après ça, Roger, tu prends le personnel du plateau en otage. C’est cette pièce là, tu vois, où il y a quelques bureaux et des salles de réunion. Il ne devrait pas y avoir grand monde, juste le directeur et quelques comptables. Pendant ce temps, toi, Eric, tu fais le tour de l’étage pour vérifier qu’il n’y ait personne aux toilettes ou en salle de pause, auquel cas tu les rapatries sur le plateau. Quand c’est fini vous attendez qu’on vous remonte les magasiniers. »

                  Au niveau zéro, Marc et son équipe, après avoir assailli le personnel, évacueraient les camions puis condamneraient les barrières d’entrée et sortie, ainsi que les plateformes de chargement du quai, avec des sacs de sables et des barbelés. L’entrepôt serait alors un bunker redoutable, aussi impénétrable que certaines calanques marseillaises.

« Leurs réserves de barbelés se trouvent dans la pièce ici. S’il y a des otages qui s’échappent pendant la fermeture du quai ce n’est pas grave. Tant mieux pour eux… Ou plutôt tant pis car vous êtes autorisés à leur tirer dessus, et dans le dos même, histoire que les autorités comprennent à qui ils ont à faire. Nous embarquons ceux qui sont encore vivants, l’équipe du matin c’est maximum trente personnes, et nous rejoignons l’étage. »

                  Marc désignait le lieu de rassemblement en face de l’accueil, ce plateau abritait quelques bureaux et des salles de réunion cloisonnées. L’endroit idéal pour garder un œil permanent sur des otages. Ces bureaux fermés officieraient à tour de rôle de pièces de repos pour les truands. Marc regorgeait de théories très strictes sur ce genre d’opération. Un ravisseur digne de ce nom devait s’isoler au maximum de ses otages. Une règle d’or à laquelle il ne dérogeait jamais sinon, par pitié, ses hommes risquaient de redevenir humain. Un truand doit rester un truand, et les otages seront bien gardés.

« Je vous rappelle le principe : créer la confusion. Personne ne comprendra pourquoi nous prenons un entrepôt d’assaut. Le but du jeu est d’attirer l’attention ici, nous rallier à une cause quelconque en réclamant la libération d’otages quelconques, et pendant ce temps Henri tu fais… Tu fais ce que tu as à faire en salle informatique. Regardez tous ma main gauche, comme ça je suis libre de vous entuber avec la droite. Le système informatique de l’entrepôt est relié à la société mère, vous n’imaginez même pas à quoi est reliée la société mère… L’opération peut être invisible, elle le sera. Des millions de petites sommes détournées à des millions d’endroits différents. Le temps que quelqu’un comprenne, nous serons déjà à l’autre bout de la planète. Compris ? Quoi encore ? »

                  Depuis le début de la réunion le cerveau du groupe attendait cette intervention d’Eric. Marc avait longtemps hésité entre rappeler ces hommes ou chercher de nouvelles recrues. Ceux-là, à force de travailler ensemble, avaient acquis une dangereuse confiance en eux. Il était évident qu’ils se relâchaient, prenaient leur aise. La vanité du crime impuni risquait de les faire déraper. Roger et Fred étaient des hommes forts, de bons et loyaux truands sur lesquels Marc n’avait jamais émis aucun doute. Henri était un démon de l’informatique, l’homme qu’il lui fallait. Paul était un sombre idiot inoffensif mais Eric… La méfiance de Marc envers ce pervers atteignait les limites du supportable. Eric était une hyène sanguinaire, imprévisible, capable d’oublier le butin à la seule idée de pouvoir assouvir ses fantasmes. Il était assoiffé de pouvoir, du pouvoir de Marc évidement. Le problème était que, par superstition, ces hommes marchaient ensemble et Marc ne pouvait se passer d’Henri…

« Combien de temps tu dis que ça peut durer, Marc ?

- Ecoutes Eric, ça dépend de la vitesse à laquelle Henri pirate le système. L’opération peut prendre jusqu’à trois jours.

- Ça fait long trois jours enfermés avec des otages qui pleurent… La pression… On pourra toucher aux femmes ?

- On verra ça. Tu m’emmerdes avec tes pulsions sexuelles, Eric. En attendant vous avez le week-end pour vous reposer, on attaque lundi. »

 

                  Eric se renfrogna légèrement. Plus que l’argent, c’était l’opération elle-même qui l’intéressait, l’autorité conférée sur quelques misérables vies humaines, lire la terreur dans les yeux d’une femme, le bruit des os qui craquent, le sang visqueux glissant entre ses doigts, les sanglots aussi. Il aimait voir le peuple à genoux, entendre ses supplications. Pour quelques heures il était le tout puissant d’un monde infernal. Dans ces moments seulement il souriait, montrait ses dents de loup affamé, de bête ayant attendu des heures, des jours entiers sous le joug de la meute, de pouvoir enfin attaquer une proie rien qu’à lui. Si la victime était faible, si elle était souffrante, son plaisir se démultipliait jusqu’à l’infiniment grand. Eric se renfrogna légèrement, mais pour l’instant n’osa tenir tête au chef de troupe. Patience…

                  Marc replia soigneusement le plan de l’entrepôt, puis le groupe se dispersa sans bruit dans les couloirs humides de la cave, à nouveau tous étrangers pour quelques jours.

© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"

La suite?

Une prise d'otage féroce où le seul moyen de survivre est de devenir l'intime de son ennemi. Un roman tendu. Ames sensibles, s'abstenir.

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Par Annabelle Léna - Publié dans : Mes premiers chapitres
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Annabelle Léna

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