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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 10:47

            

 

             C'est toujours un peu risqué de publier un extrait de son livre mais soyons fous! Voici les premières pages d'Enfin (tous) réunis!

 

             Et noubliez pas, après lecture, vous devez filer tout droit à cette adresse pour le commander! 

http://editionsducaiman.e-monsite.com/pages/pour-commander/enfin-tous-reunis.html

 

 

                                                       Chapitre 1. 

 

De toute évidence, cet homme à terre ne saisissait pas le banal de sa situation. Chaque détail de son corps hurlait être un cas à part : son visage crispé, ses mains bleuies agrippées au vide, sans parler de ses yeux révulsés. Et cette manière de tirer la langue…

Ce gus se croyait intéressant mais il n’y avait pas là de quoi décrocher une moule de son rocher.

Soi-disant parce qu’il avait été poignardé en plein cœur…

Eh bien justement. Ce n’était pas une raison pour de telles vulgarités. Question de principe. Un homme traverse le rivage la tête haute. Pas en tirant la langue à la manière d’un phoque qui aurait pris un coup de chaud.

Certains l’avaient oublié mais enfoncer une lame dans un palpitant était un grand symbole. Le commissaire Rognes devint rêveur... Des paysages de films d’époque défilèrent devant ses yeux. Quels duels ! Et ce cérémonial… Un jardin français en contrebas d’un château. Le parfum des fleurs de jasmin, cueillies dès l’aube. La vie de bourgeoisie dans toute sa quiétude quand soudain, une épée déchire l’air. Silence. Puis un murmure se promène parmi les feuilles d’un amandier. Un chuchotement. Tout au plus, l’exclamation d’une jouvencelle outrée. Elle porte une main délicate à ses lèvres. Son vicomte s’effondre. Les témoins avancent, solennels. Puis, délicatement, quasi tendrement, l’hémoglobine embrasse le chemisier blanc à jabots…

Oui. À l’époque, il était question d’honneur.

Depuis, la populace s’y était mise et la beauté du geste avait disparu. Démocratisation oblige, n’importe quel péquenaud goûtait désormais à l’honneur d’un tel embrochement. Ce type au sol était la caricature de la déchéance du monde, du moutonnisme ambiant. Tous prévisibles : ces amis trahis, ces femmes et ces associés bafoués. Bestiaux, ils tambourinent aux portes. La victime ouvre et ils visent la poitrine en braillant vengeance. Le cri du cœur. Alors ils pensent avoir lavé l’injure comme personne. De véritables hors-la-loi qui soufflent la fumée de leur pétard, éblouis par le soleil au zénith.

C’était d’un grotesque…

Le commissaire condamna ce cirque d’un mouvement sec du menton. Droite - gauche - droite. Il lui semblait avoir vu tous ces numéros vingt fois de trop. Assez de ces spectacles miteux ! Assez ! Par pitié, un peu de suspense ! Sans aller jusqu’à demander des effets spéciaux. Juste, une bonne dose de piment. Voilà. Une supradose qui lui perce le nez et l’oblige à tousser en se tapant le poitrail, les deux poings fermés. Voire une overdose qui le sèche sur place. Des membres arrachés, du poison, des émasculations à la machette ou alors un jeu de piste à suivre des viscères éparpillés à travers la ville. De l’imagination, bordel ! Pourquoi pas une ablation des dents afin de perforer l’estomac de la victime par leur ingestion ? Évidemment, les molaires auraient été préalablement limées en pointe. Ça aurait été captivant comme enquête, ça. Et pourquoi pas, un homme scalpé !

À la limite… si le désir de planter un couteau était irrépressible, que le tueur s’attaque à un organe plus original, les yeux par exemple… ou le cul. C’était bien, ça… un couteau dans le cul.

Bref. Ce n’était pas compliqué à trouver, les idées macabres. Ces derniers temps, des centaines tambourinaient en non-stop au cerveau du commissaire. Son chargeur accusait un trop plein de munitions et aurait pu fournir les criminels de deux départements de France en modes d’emploi.

Rognes soupira puis se gratta le front. Trop fort. Une vilaine rougeur apparut. Tous ces scénarios qui tourbillonnaient dans sa caboche étaient mauvais pour sa tension. C’était comme feuilleter des recettes de cuisine, le frigo vide. À coup sûr, des envies de meurtre, de carpaccio de foie et de cervelle à la plancha. Soudain il aurait étripé le premier venu, juste pour vider son barillet et qu’il se passe enfin quelque chose d’intéressant.

Nom de Dieu, sa journée aurait pu être si différente...

Sa vie, aussi.

Le commissaire bloqua net le train de ses pensées. Convoi dangereux. Surtout, ne pas franchir la ligne. Il eut un moulinet triste du menton puis soupira avant de jeter un regard circulaire à la pièce.

Face au cadavre poignardé, une photo sépia amassait la poussière, au centre d’une commode. Rognes l’effleura d’un index. Un cliché anonyme mais pourtant familier. Comme toutes les photos sépia. Des copies conformes de grands-parents, de grands-oncles et arrière-grand-quelque-chose permutables d’une maison à l’autre. Personne n’est réellement capable de différencier une photo de son grand-machin de celui de son voisin. Ceux qui affirmaient l’inverse en gardant ces photos stupides sous leur nez agaçaient le transit du commissaire. Aussi, sur une moue dédaigneuse, il dévia ses talons pour observer les policiers, affairés autour de la dépouille.

Ce n’était pas pour le plaisir de critiquer, évidemment, mais il les imaginait à merveille en mouches à merde. Bourdonnant en tous sens, à qui s’y collerait le plus près, qui en remplirait le plus ses narines. Jusqu’à vomir, dans le couloir, une main sur un chambranle et ainsi ressembler à un flic, un vrai des séries policières américaines.

Autant de zèle pour une poitrine transpercée dépassait le ridicule. Avec le plus grand sérieux du monde, un sous-fifre mesurait la distance entre le pied du cadavre et le pied du canapé. Comme s’il pouvait y avoir un lien entre la mort d’un homme et la proximité d’avec son canapé. Et ce, même si l’homme était particulièrement attaché à son meuble, médita le commissaire, un rictus intérieur au bord des lèvres.

D’ailleurs, Rognes ne grimaçait jamais qu’intérieurement. Son sourire n’était rien, tout au plus un léger nœud du diaphragme, un spasme invisible et cruel de l’estomac. Parfois un soubresaut d’épaule mais voilà bien le maximum. Les mortels qui frôlaient son existence ne méritaient que ce mépris acide. En toute objectivité, ils étaient inutiles à l’espèce humaine, à l’image de ce subalterne et de ses mesures grotesques. Souvent le commissaire songeait, devant les gesticulations de ses congénères, quelle formidable initiative ce serait, s’ils mettaient fin spontanément à leurs jours et que lui soit débarrassé de leurs nuisances... S’ils avaient la bonne idée de se suicider en simultané, ce serait mieux encore. Un seul service suffirait au crématorium et on n’en parlerait plus.

Ce n’était pas de l’ironie. Non. Simplement, le commissaire n’était pas d’accord. En l’occurrence, il pensait qu’un canapé, c’était comme un gentil toutou. Dévoué. Jamais ça ne ferait de mal. Et puis… quand bien même un canapé serait mêlé à une affaire d’homicide, il n’aurait jamais visé le cœur. Un canapé, c’était bien trop intègre. À la limite, il aurait donné dans l’étouffement avec ses coussins moelleux. Une mort douce et confortable, à être enlacé de toutes parts.

Le commissaire brida ses sarcasmes : son immobilité éveillait des regards suspicieux au sein de la brigade. Il se résolut donc à mimer un intérêt évident pour le cœur crevé et s’approcha du tas au sol. Le manche du couteau pointait fièrement. Une raillerie mordit Rognes mais il l’étouffa aussi sec. C’eût été malvenu d’expliquer aux membres de la brigade que lorsque le manche tenait droit ainsi, la confiture était cuite et qu’on pouvait procéder à la mise en bocaux. Ou mieux, qu’avec un manche si tendu, le cadavre pourrait emballer dur… au cimetière. Non. C’était inutile. Ils n’avaient aucun humour, de toute manière.

Un flash attira soudain son attention. Un des agents photographiait la victime, puis la photo sépia, sur la commode. L’idée germa dans la tête du commissaire qu’un jour, quelqu’un, quelque part, photographierait la photographie de la photographie. D’ailleurs le cliché serait mauvais car l’encadrement était affreux. Rouge vif et bon marché, il monopolisait l’attention au lieu de mettre en valeur l’image.

C’était certain, Rognes vomissait les photos. De sales mensonges qui ne racontent que les bons moments. À en croire les albums photo, la vie n’est que bonheurs et belles gueules. Des journées à la plage, un Pan Bagnat enfoncé dans la bouche. Ou des vacances au ski attablé devant des verres de vin chaud. Du bonheur, encore du bonheur. Par cagettes et emballé sous le sapin.

Foutaises.

Impliqué dans un homicide, un album photo attaquerait direct au cœur.

 

Rognes détourna les yeux. L’appartement était plutôt spacieux. Les fenêtres étaient ouvertes afin de chasser l’odeur du macchabée et faire enter un peu d’air frais. Ce mois de juillet promettait la pire canicule pour les semaines à venir. Il y a des chaleurs qui appellent la chaise longue et puis il y a de celles-ci, qui mettent à cran. Parce qu’il ne manquait plus que ça. De devoir suer comme des porcs, collés les uns aux autres. Bref… Le commissaire s’essuya le front d’un revers de la main et étudia la pièce. Décoration minimaliste. Une bouée de secours au nom de la Compagnie des Armateurs Réunis surplombait le bar… Il s’approcha du cliché sépia. Oui. C’était bien une bouée similaire en arrière-plan, sur la coque d’un navire. Devant l’embarcation, quatre individus : deux hommes accompagnaient deux femmes crispées et distantes.

— Commissaire, vous êtes sûr de ne pas vouloir examiner le corps avant qu’on l’embarque ? Ça pourrait être intéressant pour l’enquête, non ?

Alors comme ça, lui aussi se croyait malin. Mais peu importait. Un de plus, un de moins à lui chercher les emmerdes...

Non. Rognes ne souhaitait pas examiner le corps. Non. Sans un mot — il collectionnait déjà trop d’avertissements pour insultes à collaborateurs dans l’exercice de ses fonctions —il ôta ses gants de latex et les jeta au visage de cet impertinent. Les légistes, mal à l’aise, recouvrirent la dépouille avant de l’emmener.

Sur ce, le commissaire s’appliqua à inspecter les fenêtres. Il y surprit son reflet un instant. Ses yeux présentaient un noir profond, tout comme ses cheveux qui résistaient au temps et son humeur qui elle, avait baissé les bras. Du noir au kilo. Qu’il trimbalait avec lui, jour après jour. Ça collait à sa peau au point de rendre sombre n’importe quel vêtement qu’il endossât. Rognes semblait marcher main dans la main avec une grande faucheuse qui éloignait tout de lui. Mais ça, lui ne le remarquait pas. Aussi son regard effleura-t-il à peine son reflet avant de se mettre au travail. Pas de vis-à-vis. Du moins, les immeubles voisins étaient à bonne distance. Pas de terrasses, tout juste de vulgaires garde-fous en guise de balcon. Personne n’avait donc pu escalader jusqu’à ce sixième étage. Rognes cogitait sévère. En tout cas, c’était à s’y méprendre. Le flic en ébullition, dans toute sa caricature. Le front plissé. Les lèvres pincées, bien embêtées de découvrir un corps dans leur juridiction. Parfois une main désabusée qui gratte sa frangine. Quel enquêteur minutieux ! Personne ne lui prêtait plus attention. Et, dans le reflet de la vitre, en embuscade, il étudiait la photo sépia.

Pour une photo, c’était d’un cliché… Des parents posant avec leur fils et leur belle-fille. Les deux femmes se haïssaient tant qu’elles avaient refusé d’être côte à côte. L’une se tenait en retrait pendant que l’autre lui tournait le dos. Chacune s’encombrait d’un imposant bouquet. Elles avaient dû se le coltiner toute la journée et ne rêver que de le foutre à la poubelle. C’était une photo officielle, les sourires étaient tenus sur plusieurs minutes de manière flagrante. Les individus montraient leurs dents, rien de plus. Ils regardaient dans des directions différentes. Donc, il y avait plusieurs photographes. L’inauguration d’un navire, peut-être...

Rognes avait tout compris. Et il s’en maudissait.

Il se maudissait car peu importait si ces deux bonnes femmes se détestaient, se tripotaient ou bien s’échangeaient des secrets sur les méthodes d’épilation à la cire. Ce qu’il devait déchiffrer, lui, c’était pourquoi le cœur du type à terre avait été transpercé par un couteau en G-10, c'est-à-dire en fibre de carbone avec résine, laminé en multicouche, soit un petit bijou dont le prix affichait plusieurs zéros et n’intéressait que les cultelluphilistes[1], le tout incliné en suivant un angle sud / sud-ouest impeccable.

Mais ça, Rognes n’en savait rien…

Et surtout, il s’en foutait.

 



[1]     Collectionneurs de couteaux.

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Published by Annabelle Léna - dans Premiers chapitres
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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 14:19

                                       Chapitre 1.                                
                                          
 

– Chef, vraiment… Désolé de t’interrompre mais y’a quelque chose que j’comprends pas. C’est bien beau c’qu’on fait une fois à l’intérieur mais excuse-moi, comment on y rentre dans cet entrepôt, s’il est gardé 24 heures sur 24 ?

Marc ne supportait pas d’être interrompu. Il crispa ses poings pour ne pas étrangler l’opportun. Son regard s’assombrit. Dans ses yeux, les deux balles d'un gros calibre tenaient les autres en respect, à bout portant. Une légère cicatrice abaissait le coin de son œil gauche. Des lames de rasoir tranchaient ses pommettes alors que sous la peau ravagée de son front, un animal rôdait.

Il est de ces visages qui dépeuplent les trottoirs lorsque le jour faiblit, libèrent les bancs publics avec l’exacte rapidité du fauve. Eh bien ces faciès obscurs n’osaient se mesurer à celui de Marc. Du haut de sa carcasse nerveuse, cet homme vivait seul. À ses pieds, il ne distinguait que des paupières basses, parfois même quelques tremblements incontrôlés.

 

Marc inspira profondément. La réunion débutait à peine. Il lui fallait ménager ses hommes pour le plein succès de l’opération. Tout cela n’aurait qu’un temps. Patience. Plus tard il assouvirait sa rage, tabasserait et massacrerait qui de droit. Malheureusement pas de suite... Il desserra les poings.

     – Vraiment désolé Chef, j’t’assure tu l’as pas dit…

    – Je NE l’ai pas dit Paul, NE l’ai pas dit. Arrête de parler comme un manouche !

C’était certain, Marc ne s’exprimait pas à la manière de ses recrues. L’évolution de ces sans cervelle dans le grand banditisme relevait du hasard. De simples vols de scooters en échecs scolaires, leurs carrières avaient bourgeonné. À l’inverse, Marc avait été repéré bien plus jeune par des hommes en costume-cravate, capables d’égorger leur victime sans bruit ni éclaboussure. Des hommes au phrasé et manières irréprochables.

L’orphelinat dont Marc s’était évadé n’avait signalé sa disparition qu’après de longs mois. Chacun espérant ainsi que la police perde la trace de ce démon. Dans la rue, des hommes de main repérèrent les ténèbres de l’enfant. Il transpirait le futur assassin dans toute sa perfection, toute sa beauté. Ces nettoyeurs firent son éducation, à leur image. Belle réussite. Avec les années, le méchant garçon devint un homme mauvais.

     – Je n’en ai pas parlé car c’est un détail négligeable. L’entrepôt est gardé 24 heures sur 24 par des bras cassés. La nuit, un vigile dans une loge pas même blindée, à côté de la barrière. C’est une compagnie de surveillance qui engage des chômeurs longue durée. Le jour c’est l’hôtesse d’accueil qui assure la sécurité du site.

    – C’est une blague ?

    – Pas du tout. Pendant la journée c’est derrière le comptoir de l’accueil que sont basculées toutes les commandes de sécurité. L’hôtesse actionne les barrières, gère les caméras de surveillance et le système d’alarme dans sa globalité, détecteurs de mouvement et incendie.

    – Laisse-moi rire, une hôtesse d’accueil ? Avec ses petits bras musclés ?

    – Je t’assure que si tu l’ouvres encore, tu ne riras plus jamais de ta vie. Paul, tu me tapes sur le système à parler tout le temps. Un jour tu feras tout rater avec cette manie ! Alors maintenant c’est très simple, tu la fermes sinon c’est mon poing dans ta gueule.

Ici était la limite à sa diplomatie. Ménager ses hommes était un fait. Supporter leur misérable stupidité qu’il méprisait tant, en était un autre. Marc laissa ses dernières paroles nettoyer l’air de tout parasite sonore, puis reprit :

     – Les gars, je vous rappelle après tout que ce n’est qu’un entrepôt. Enfin… Pour le commun des mortels ce n’est qu’un simple entrepôt de textile, donc inutile d’engager l’armée pour surveiller quelques cartons. Poursuivons. Nous entrerons tout naturellement par l’entrée principale sur les coups de huit heures…

D’une main nerveuse, Marc désigna un plan et des photos punaisés au mur. Un halogène combattait l’éclairage poussif de cette cave humide. Sur des relents de canalisations bouchées, les clichés de la zone industrielle des Papillons Fleuris s’étalaient du sol au plafond. Une sombre putain qui écartait ses cuisses au plus offrant. Bien trop vulgaire pour être honnête, elle empestait la magouille et la pourriture dont les hommes se vident au quotidien.

Sur chaque image : un amas de béton comme la nature l’interdirait, en bordure d’autoroute, cerné par un no man’s land en jachère, des champs à l’abandon patientant de devenir constructibles. Les paysans avaient été congédiés. Tant pis pour les légumes régionaux. Le capitalisme avait contaminé la zone et pullulait par camions entiers.

En bordure, l’entrepôt Fringand se détachait par la modernité de sa structure et les dimensions affichées. Des barrières réglementaient les entrées par le sud. Dernier arrivé, son implantation avait remporté la fierté des élus locaux. Enfin une grande marque nationale s’intéressait aux Papillons Fleuris ! Enfin la commune serait citée dans les journaux télévisés !

      C’est certain, après notre coup, leur zone industrielle, tout le monde connaîtra.

Plus que la médiatisation, les truands insuffleront la renommée. Mieux, la réputation ! Ce sera le buzz et chacun se pavanera d’avoir croisé le chemin des malfrats. Quelle gloire que cette pancarte, à la une des journaux, soit plantée tout près de sa pelouse ! Les Papillons Fleuris aussi auront leurs quartiers sensibles, et pourquoi pas un jour, une émeute. Personne ne gloussera plus en imaginant un trou perdu. Les regards seront admiratifs et ils seront fiers, tous, de raconter leur version de la plus sanglante prise d’otage du siècle !

D’autres, avant eux, léguèrent le récit des combats dans les tranchées, du sang de la révolution ou encore de la lutte des classes. Mais pour les enfants des Papillons Fleuris, ce sera un héritage arrogant, inutile… mais ô combien plus médiatique ! La vanité des hommes dépassait donc la grandeur de leur égocentrisme, jusqu’à s’imposer dans les détails les plus sordides du quotidien méprisable des existences les plus pourries…

Les médias créaient la société et réclamaient du spectacle. Pour être aimé des journalistes, il fallait être mauvais. Les petites communes sans histoires n’avaient aucune chance. Le sang, plus que toute autre arme, détenait ce pouvoir divin de leur insuffler la vie.

      – Ils nous remercieront tous, à se voir à la télévision, comme des stars ! Jamais ils n’auraient osé en rêver, la mort juste à côté de chez eux. Ces chacals auront plus de peine de voir partir les caméras que pour leurs voisins décédés.

 Face au mur exposant la carte au trésor : cinq hommes assis sur des chaises en bois, cinq mercenaires aux larges épaules. Paul, au visage plus fin, avait redressé le col de sa veste, jusqu’à dissimuler sa bouche, preuve de sa bonne volonté à ne plus l’ouvrir. Tous écoutaient la présentation. Chaque détail de ce microcosme se consignait dans leurs cerveaux.

Le bâtiment exhibait deux étages. Son parking se prolongeait d’une passerelle piétonne qui guidait les visiteurs vers l’accueil, au premier. Sur ses plaques métalliques, l’écho des souliers les plus fins résonnaient comme les ruades de sabots fous. À l’étage, des bureaux et des salles de réunion. Ici se maintenaient au chaud les viandes ramollies des quelques travailleurs non manuels de l’entrepôt. Par une porte, et une seule, située au fond de l’accueil, les magasiniers accédaient aux stocks de marchandises et aux quais, au niveau zéro. Le système de sécurité verrouillait cette porte, comme chaque porte du site.

Le flux des magasiniers était rythmé. Ils rejoignaient le site par vagues. Une à six heures, une à sept heures, puis plus rien jusqu’à la relève des équipes de l’après-midi, à quatorze heures.

      Donc, nous nous présentons à la barrière à neuf heures, comme ça chaque équipe sera déjà à son poste. Roger, tu conduiras. Tu sonnes et prétexte vouloir déposer un CV. L’hôtesse ouvre la barrière. La voiture s’engage.

Marc se méfiait des cervelles de ses truands. Les informations s’alignaient donc simplement, avec les mots les plus pauvres de son vocabulaire. Ainsi n’importe quel crétin comprenait.

Il disséqua l’immeuble, décortiqua ses rites et ses coutumes. Les moindres recoins surgirent d’un plan annoté en tous sens. Des ronds rouges incarnaient les yeux traîtres des caméras. Elles pesaient à chaque instant sur les épaules des magasiniers. Le moindre regard extravagant et l’objectif zoomait. L’accusé, convoqué, devait alors s’expliquer.

Nul n’était autorisé à circuler à l’étage en dehors des heures de pause, encadrées par des responsables. L’homme était un minuscule matricule perdu dans un dédale de rayonnages. Tout était canalisé dans le sens de la marche. La bonne marche de l’entreprise, s’entend.

Une alarme reliait au central chaque porte, chaque issue de secours. Derrière ces portes et ces alarmes, des détecteurs de mouvement guettaient. Mais ce n’était pas suffisant. Pour surveiller les détecteurs de mouvement, il y avait les caméras. La plupart des prisons de ce pays auraient fait grève pour posséder un tel équipement.

     – Ils ont la phobie de l’incendie et du voleur qui essaie de s’introduire, alors ils ont bâti le site le plus sécurisé de toute la région. Le directeur est un accro aux nouvelles technologies, aux gadgets… Il a voulu s’offrir un bijou, l’entrepôt le plus moderne de France. C’est bon pour l’image. Il l’a eu, maintenant il est à nous. Une fois à l’intérieur, à l’abri sur le plateau, même le GIGN ne pourra pas nous déloger.

Dans la cave, les caïds jubilaient de cette maîtrise militaire. Un véritable défi au crime. Ces hommes étaient, depuis gamins, rongés par l’envie de répondre aux provocations des honnêtes gens. Ils jouissaient à l’idée d’assaillir ces barrières dressées contre eux, de dévaster les symboles d’une société qui les avait joués perdants, après les avoir enfantés.

Ils s’imaginaient déjà, souriants aux neuf caméras qui décortiquaient le site de l’intérieur comme de l’extérieur, de jour comme de nuit. Grâce aux écrans de contrôle qui diffusaient en permanence les images des moindres recoins, l’accueil était une citadelle aux miradors électroniques. Depuis ses hauteurs, l’entrepôt n’avait aucun mystère.

– Donc je continue... Une fois garés sur le parking, Roger, tu prends tranquillement la passerelle qui mène à l’entrée, sans arme, juste avec le CV que tu viens déposer. Tu sonnes pour que l’hôtesse d’accueil t’ouvre. C’est le seul point sensible du plan. Si elle n’ouvre pas, nous serons obligés de faire sauter la porte, alors tu lui fais ton plus beau sourire, compris ? Une fois la porte déverrouillée, nous arrivons, armés. Nous nous diviserons en deux groupes. Le Gros, Henri et Paul, vous venez avec moi.

Le Gros n’était pas réellement gros, juste gonflé de corticoïdes pour soulager ses souffrances. Déclaré inapte contre sa volonté, il entendait bien prouver sa valeur. Même si cela impliquait une carrière en marge… Aussi écoutait-il plus attentivement encore que les autres. C’était une question d’honneur : réussir. Mieux valait réussir un délit que d’être un incapable. La mort plutôt que l’oubli.

Marc et son équipe envahiront immédiatement le niveau zéro pour maintenir l’effet de surprise sur le personnel. Roger et Éric se chargeront de prendre l’accueil d’assaut.

    – Avant toute chose, Éric, tu passes derrière l’accueil et tu nous déverrouilles l’accès au niveau zéro, puis tu fais sauter la cervelle de l’hôtesse. Je veux voir son sang gicler sur le comptoir à cette salope. Si nous voulons être pris au sérieux, il faut frapper fort dès le début. Tu balances son corps sur la passerelle, ce sera une image splendide pour le vingt heures. Après ça, Roger, tu prends le personnel du plateau en otage. C’est cette pièce là, tu vois, où il y a quelques bureaux et des salles de réunion. Il ne devrait pas y avoir grand monde, juste le directeur et quelques comptables. Pendant ce temps, toi, Éric, tu fais le tour de l’étage pour vérifier qu’il n’y ait personne aux toilettes ou en salle de pause, auquel cas tu les rapatries sur le plateau. Quand c’est fini, vous attendez qu’on vous remonte les magasiniers.

Pendant ce temps, au niveau zéro, Marc et son équipe évacueront les camions puis condamneront les barrières d’entrée et sortie, ainsi que les plateformes de chargement du quai, avec des barbelés et des sacs de sables. L’entrepôt sera alors un bunker redoutable, aussi impénétrable que certaines calanques marseillaises.

     – Leurs réserves de barbelés se trouvent dans la pièce ici. S’il y a des otages qui s’échappent pendant la fermeture du quai, ce n’est pas grave. Tant mieux pour eux… Ou plutôt tant pis car vous êtes autorisés à leur tirer dessus, et dans le dos même, histoire que les autorités comprennent à qui ils ont à faire. Nous embarquerons ceux qui sont encore vivants, l’équipe du matin c’est maximum trente personnes, et nous rejoindrons l’étage.

Marc pointa du doigt le lieu de rassemblement, face à l’accueil. Quelques bureaux et des salles de réunion cloisonnées. L’endroit idéal pour garder un œil sur des otages. Les bureaux fermés officieront à tour de rôle de pièces de repos pour les malfrats.

Inutile d’envisager d’autres schémas. Des théories très strictes s’entassaient dans le cerveau malade du chef. Et notamment, règle numéro un : un ravisseur doit s’isoler de ses victimes car le risque suprême est que les truands assimilent les otages à des êtres humains. Ils n’auraient alors plus la poigne de les zigouiller.

Pour Marc rien n’était plus facile. Ses yeux ne détectaient de toute manière que des morceaux de viande la plupart du temps. Dans la rue, partout, sur son chemin ou à la télévision. Tous ces vivants lui semblaient morts. Les yeux crevés ou la rate à l’air. Marc était toujours surpris de les voir soudain bouger. Mais pour ses hommes, c’était différent. Mieux valait ne pas prendre de risque. Surtout ne pas laisser de place à la pitié. Un truand doit rester un bon truand, et les otages seront bien gardés.

     – Je vous rappelle le principe : créer la confusion. Personne ne comprendra pourquoi nous prenons un entrepôt d’assaut. Le but du jeu est d’attirer l’attention, nous rallier à une cause en réclamant la libération de compagnons d’armes prisonniers au fond de la jungle, et pendant ce temps Henri tu fais… Tu fais ce que tu as à faire en salle informatique. Regardez tous dans une direction, comme ça je suis libre de faire ce que bon me semble dans votre dos. Le système informatique de l’entrepôt est relié à la société mère, vous n’imaginez pas à quoi est reliée la société mère… L’opération peut être invisible. Elle le sera. Des millions de petites sommes détournées à des millions d’endroits différents. Le temps que quelqu’un comprenne, nous serons déjà à l’autre bout de la planète. Compris ? Oui Roger ?

Roger était du genre sceptique…

   – Il est super ton plan Chef mais pourquoi est-ce qu’on ne ferait pas plutôt une action discrète. Toutes ces caméras qui vont nous braquer…

    – Ce n’est pas une banque. On ne peut pas rentrer et vider le coffre en deux minutes. Ce réseau est trop sécurisé pour être piraté de l’extérieur. Il faut qu’on s’installe plusieurs jours. Sans éclat, on est mort. De suite ils sauront que l’on cherche l’argent et feront tout pour nous prendre d’assaut. Tandis que s’ils nous prennent pour des kamikazes, ils focaliseront leurs efforts pour nous enlever la bombe des mains. Et nous aurons tout notre temps. Quoi encore ?

Le cerveau du groupe n’aimait pas se justifier et cette main tendue l’irritait encore plus. C’était celle d’Éric. Éric, dit La Trique, pour ceux qui l’avaient déjà vu à l’œuvre avec une femme. Il fallait toujours que ce lépreux dégoûte Marc, avec sa bave aux lèvres et son regard fuyant. Une réaction épidermique, plus violente qu’une allergie. À peine le chef apercevait-il cet abruti que la soif de le noyer engourdissait ses mains. La tête dans un seau d’eau, si possible croupie.

Marc avait longtemps hésité entre rappeler ces hommes ou recruter de nouveaux truands. Ceux-là, à force de trafiquer ensemble, étaient souillés d’une dangereuse confiance en eux. Ils se gonflaient d’orgueil à chaque respiration. La vanité du crime impuni rongeait leur professionnalisme. Sûrs de leur invulnérabilité, leurs egos rêvaient de titiller le prestige du danger attisé juste pour la gloire.

Roger et Le Gros étaient des hommes forts, de bons et loyaux truands sur lesquels Marc n’émettait aucun doute. Henri était un démon de l’informatique, l’homme qu’il lui fallait. Paul était un sombre idiot inoffensif mais La Trique… La Trique était une hyène sanguinaire, imprévisible et stupide, capable d’oublier son butin à la seule idée de pouvoir assouvir ses fantasmes. Il ne voulait pas seulement voler mais saccager, pas seulement tuer mais déguster du sang. Le problème était que, par superstition, ces hommes marchaient ensemble et Marc ne pouvait se passer d’Henri…

       – Combien de temps tu dis que ça peut durer ?

      – Écoute Éric, ça dépend de la vitesse à laquelle Henri pirate le système. L’opération peut prendre jusqu’à trois jours.

       – Ça fait long trois jours enfermés avec des otages qui pleurent… La pression… On pourra toucher aux femmes ?

La luxure... Marc ne comprenait pas. Un péché médiocre selon lui. Que durant un casse, un truand se focalise sur la petite idiote qui pleurniche dans un coin... Ça, Marc ne le comprenait pas. Les femmes n’étaient rien. Moins encore que des insectes sur son chemin, trop nombreux sur terre, inutiles et grouillants. Un bandit maîtrisait ses faits et gestes. La moindre erreur pouvait être fatale. Les femmes étaient des erreurs comme les autres. Qu’un de ses hommes risque de tout foutre en l’air pour une montée de testostérone, ça le rendait nerveux…

La Trique était un être faible. Marc vomissait les faibles.

    – On verra. Tu m’emmerdes avec tes pulsions sexuelles. En attendant vous avez le week-end pour vous reposer, on attaque lundi.

 

La Trique se renfrogna. Plus que l’argent, c’était l’opération elle-même qui l’intéressait, l’autorité conférée sur quelques misérables vies, lire la terreur dans les yeux d’une femme, le sang visqueux qui glisse entre ses doigts, les sanglots aussi. Il aimait voir le peuple à genoux, entendre ses supplications. Pour quelques heures, il personnifiait le Tout-Puissant. Dans ces moments il souriait, montrait ses dents de bête affamée ayant attendu des heures, des jours entiers sous le joug de la meute, de pouvoir enfin attaquer une proie rien qu’à lui. Si la victime était faible, si elle était souffrante, son plaisir se démultipliait jusqu’à l’infini. Éric se renfrogna. Il n’osa tenir tête au chef de troupe. Patience…

Marc replia le plan de l’entrepôt, puis le groupe se dispersa sans bruit, dans les couloirs humides de la cave.

 

 

 


© Annabelle Léna - 2009 - "Tous droits réservés"

La suite?

Une prise d'otage féroce où le seul moyen de survivre est de devenir l'intime de son ennemi. Un roman tendu. Ames sensibles, s'abstenir.

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Bibliographie

2014 : 

Nouvelle "Le silence et dors" dans l'anthologie Etranges Voyages aux Editions Sombres Rets.


2013 : 

Roman "Enfin (tous) réunis" aux Editions du Caïman

Collectif "Santé !, Les auteurs du noir face à la maladie" chez L'Atelier Mosésu  

Collectif "Les 7 petits nègres, L’Exquise nouvelle saison 2" chez In Octavo Editions 

 

2012 :

Nouvelle "Au kébab fumant" dans La Tête à l'Être n° 2 

 

2011 : 

Roman "A tort ou à raison" chez Eastern Editions. 

 

2009 :

Nouvelle « Paris, la bourgeoise », dans Filigranes n°73.

Nouvelle « La vie en rond », dans Marseille L’Hebdo n°449

 

2008 :

Nouvelle « Un pas en avant », dans Le Croquant n°57/58.

Nouvelle « À l’ombre du masque », dans Les Archers n°15.



2007 :

Nouvelle « À bras le corps », dans L’Ours Polar n°44.

 

 

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